Vallin (EI:25-28) – A ontologia tomista da substância individual

(VallinEI)

L’ontologie thomiste de la substance individuelle n’apporte pas d’éléments vraiment nouveaux concernant le statut de l’être individuel. Mais elle nous montre comment le dogmatisme ontothéologique 1 peut être amené à concevoir la genèse du « fini » à partir de l’Absolu. Le thomisme s’avère à cet égard un approfondissement, mais qui va dans le même sens que l’antiplatonisme d’Aristote. Les êtres ne sont pas « coéternels » à un Dieu qui ne serait que leur cause « exemplaire » : ils sont créés, comme on sait, ex nihilo. Sans doute la « création » ex nihilo peut-elle être envisagée dans un sens métaphysique : elle signifie alors que l’être « créé » n’est essentiellement rien d’autre que « Dieu » lui-même, ainsi que Maître Eckhart a pu l’affirmer dans le contexte de la même perspective « religieuse ». Mais elle signifie effectivement, dans le cadre de « l’orthodoxie » catholique qui est celui de saint Thomas, la production d’un être qui est posé comme relativement autonome par rapport au Principe qui l’a tiré du « Néant ». Cette création à partir du « Néant » signifie le passage d’un possible, auquel manque la perfection de l’actualité, à l’existence effective.

L’Essence finie contenue dans l’Entendement infini de Dieu s’avère pratiquement une « abstraction » : elle est un possible logique qui ne deviendra une réalité que par le décret actualisateur de la Volonté divine : l’Entendement et la Volonté de Dieu qui déterminent la Personnalisation du Dieu thomiste constituent les deux aspects « dynamique » et « statique » 2 de la Substance universelle. Le Néant c’est la potentialité qui exige le passage à l’acte, ce n’est pas la Possibilité ou l’Essence qui serait actuelle sur son propre plan 3. L’abstraction de « l’essence » contenue dans l’entendement de Dieu rejoint l’abstraction de l’essence aristotélicienne qui exige le complément de la « matière » pour être posée comme réelle. En d’autres termes, malgré le rapport effectif entre la Transcendance et le monde qu’instaure l’activité créatrice et conservatrice de Dieu, la créature n’est pas « intériorisable » au terme d’un mouvement de transascendance, puisque ce que contient le « monde intelligible », ce ne sont que des essences abstraites qui doivent s’incarner ou s’individualiser sur le plan de l’existence spatio-temporelle pour devenir des réalités. Est réel ce qui existe ou ce qui subsiste dans l’effort d’actualisation cosmologique d’une essence abstraite. Cette essence ne saurait donc s’avérer ici « individuelle » ni dans le sens de l’Essence atteinte au terme d’une individuation intériorisante intégrale, ni dans le sens de l’individualité singulière envisagée d’un point de vue qualitatif. Sa projection actualisante sur le plan de l’existence cosmologique confirme la convergence des deux formes d’individuation que nous avions mises en lumière chez Aristote : l’individuation positive par la forme spécifique et l’individuation négative par la matière. Aussi le créationnisme thomiste ne nous semble-t-il pas plus capable que le dogmatisme aristotélicien de justifier une différence qualitative entre les individus singuliers. L’essence « abstraite » contenue dans l’entendement divin ne saurait être l’Idée d’un Individu, mais seulement celle d’une Espèce qui doit nécessairement s’actualiser dans des individus en général. Transcendance abstraite du Principe qui apparaît donc corrélative d’une immanence incomplète : le dogmatisme créationniste s’interdit l’intégration de « l’indéfinité » inhérente au domaine de l’individuation d’extériorité ou de la « matière ». On conçoit aisément qu’une expérience spirituelle de type religieux, fondée sur de telles présuppositions dogmatiques se heurte à des difficultés considérables : le mystique qui veut « s’unir à Dieu » mais qui est dressé à croire à la réalité « substantielle » du moi et du monde sera conduit à ne surmonter qu’avec une sorte de violence massive l’ordre de l’immanence ; d’où l’angoisse kierkegaardienne ou les tribulations de la Nuit de l’Esprit que saint Jean de la Croix assigne à l’âme en quête « d’union transformante » et non la sereine intégration intellective et contemplative de la finitude qui caractérise la « gnose » métaphysique d’un Shankara ou d’un Plotin.

La « créature » n’est conçue, même au terme de la « vision béatifique » qu’en tant qu’être créé irrémédiablement identifié avec sa condition, parce que Dieu lui-même n’y est conçu en définitive que comme le Principe qui a pour fonction essentielle de faire exister la créature, c’est-à-dire de la poser dans son « autonomie » existentielle et cosmologique et qui n’est en lui-même, dans son essence intime, qu’un acte d’Exister, c’est-à-dire l’extériorisation principielle du Vouloir infini, le sommet et le centre lumineux de la Matière intelligible, mais non l’Essence au delà des essences et des existences. Ce dogmatisme cosmologiste se traduit avec éclat dans la théorie de l’individuation que nous propose saint Thomas dans son bel opuscule De ente et essentia (Editions Vrin). Il y distingue 3 formes d’individuation :

1° L’individuation divine qui se fait par « pure bonté ». Dieu est ici un « individu » non tant par sa plénitude suressentielle que par l’expansion originelle de son Vouloir par laquelle il se manifeste à soi-même et dans le monde. Ce Vouloir c’est la Matière intelligible, la Toute-puissance créatrice posée comme essentielle et non comme dérivée. Extériorisation ou Transcendance principielle : Dieu ne « regarde » que le « monde » ou son « Verbe » ; il ne s’intériorise pas ici jusqu’à la Transpersonnalité infinie de l’Un ou du Soi. Il existe et subsiste dans le cercle parfait de ce dynamisme existentiel. Et le monde, il est tellement vrai qu’il l’a créé en vertu d’une sorte de nécessité relativement extérieure, et non de façon « contingente », qu’une fois posé dans l’être par le fiai créateur de la Volonté divine, il y persévère en fait indéfiniment. L’âme humaine tirée du « Néant » de son « abstraction » intelligible reste pour l’éternité posée dans son être de créature sans pouvoir retourner au « Néant » divin d’où elle a été tirée. Il est remarquable que contrairement à la « théologie » métaphysique du Védânta, le Dieu personnel du dogmatisme créationniste ne soit que celui qui crée et conserve la créature et non également, comme le Shiva hindou, celui qui la détruit, c’est-à-dire qui la « transforme », qui lui fait atteindre, au delà de toutes les déterminations limitatives, l’Essence suressentielle et infinie qui se trouve identique à la sienne.

2° L’individuation par la forme, qui caractérise les « purs esprits » créés, et qui est à l’origine des « substances simples », où chaque espèce équivaut à un individu. Existentialisation non « matérialisante de l’essence spécifique, mais à l’opposé de la transascendance intériorisante de type métaphysique.

Ces deux formes d’individuation sont certes « qualitatives », mais elles comportent un aspect de « matérialité » qui interdit d’aller jusqu’au bout de ce que nous avons appelé « l’individuation d’intériorité ».

Cette limitation est confirmée par le troisième et dernier type d’individuation dont nous parle saint Thomas, l’individuation par la « matière désignée » qui se ramène, ainsi que nous l’avions noté pour Aristote, que suit ici saint Thomas, à l’individuation positive par la forme spécifique et à l’individuation négative par la matière.

 

  1. Un autre exemple serait à chercher dans le système de Spinoza, où la création contingente de la substance finie à partir de la Personne infinie fait place à la production nécessaire des modes à partir de la Substance infinie. Dans les deux cas nous avons affaire à un même dogmatisme antimétaphysique qui conduit à affirmer la réalité de l’effet comme tel, la nécessité ou la contingence de cette production s’avérant ici des aspects secondaires.[]
  2. Ou en termes védantiques « rajasique » ou « tamasique ».[]
  3. Ce qui correspondrait à l’aspect « sattvique » du réel en terminologie védantique.[]

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