PhiloSophia

PHILO = Apreço + SOPHIA = Compreensão

Version imprimable de cet article Version imprimable

Accueil > Oriente > Hulin (PEPIC:285-286) – Trika

Hulin (PEPIC:285-286) – Trika

jeudi 19 avril 2018

Le Śivaïsme du Kaśmïr — que nous désignerons ici par son nom usuel de Trika? [1] — ressemble à l’Advaita? sankarien en ce qu’il est, lui aussi, un non-dualisme de la conscience? pure (samvid, bodha, cit, etc.). Il serait aisé d’y retrouver la même démarche fondamentale qui consiste à remonter des phénomènes particuliers à l’auto-luminosité — svayamprakāsatā — comme au principe ultime de la manifestation. Ce point sera supposé acquis ici et notre enquête ne portera que sur les différences significatives qui séparent les deux écoles. Mais, plutôt que de confronter immédiatement deux dogmatiques constituées, mieux vaut essayer de déceler, au niveau même de l’expérience, l’écart subtil par lequel se signale l’originalité du projet philosophique et mystique propre au Trika.

L’intuition fondatrice de la doctrine pourrait être formulée en ces termes : l’instabilité de la conscience empirique, sous ses divers aspects de distraction, d’imagination déréglée, de curiosité extravertie, de crainte et d’espoir, etc., n’est, pas quelque chose? de purement négatif, ne fait pas que traduire l’emprise sur nous de l’avidya, mais atteste, au contraire, la présence en nous d’une in-quiétude constitutive de la conscience absolue elle-même, d’une sorte d’expansivité et d’effervescence spontanée à travers laquelle, [286] échappant à l’inertie et à la mort, elle se réalise justement comme conscience. D’où il suit 1) que la conscience est, dans ses profondeurs, dénuement créateur, attente et appel de la manifestation cosmique ; 2) que son rapport à la multiplicité, avant d’être souillure et aliénation, est jouissance, parce qu’il représente sa possibilité la plus intime ; 3) que le malheur de l’existence? finie tient moins à l’appropriation par la conscience de contenus étrangers fictifs (le corps et autres upādhi) qu’à un certain engourdissement de son dynamisme intrinsèque qui la fait s’obnubiler sur ces contenus, ses propres créations, et l’empêche de revenir à elle-même en les dépassant ; 4) que la reconquête de soi — l’abolition de la distance entre conscience empirique individuelle et conscience absolue — passe moins par une conversion du regard vers l’intérieur (comme dans l’Advaita, le Yoga classique, etc.) que par une sorte de sursaut héroïque de la conscience secouant sa propre léthargie. Il apparaîtra vite que les grands thèmes du Trika : la substitution du couple Śiva Shiva
Śiva
le Seigneur
Śiva e Śakti, Deus e seu Poder, formam uma unidade sem dualidade.
-śakti au couple brahman?-māyā, de la pūrnāhamtā (« l’égoïté en sa plénitude ») à l’ātman, la procession des hypostases, la valorisation « yoguique » de l’expérience perceptive et affective, etc., ne font eux-mêmes qu’exploiter cette intuition originelle et ses conséquences directes. Nous commencerons donc par examiner quelques textes consacrés à dévoiler cet affleurement d’un dynamisme positif dans la conscience empirique elle-même.


Voir en ligne : LE PRINCIPE DE L’EGO DANS LA PENSÉE INDIENNE CLASSIQUE


[1Le système est dit « trinitaire » parce qu’il admet trois réalités fondamentales : Śiva, śakti et l’âme individuelle — anu —, parce que sa non-dualité (abheda) intègre aussi la dualité (bheda) et la dualité-et-non-dualité (bhedābheda), parce qu’il comprend les trois écoles Kula, Krama et Pralyabhijnā, etc. Mais le terme Trika a suscité bien d’autres « justifications » symboliques et mystiques ; détails dans K. G. Pandey, Abhinavagupta, pp. 294-296 et 597-603.