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AL-HALLAJ - MARTYR MYSTIQUE DE L’ISLAM

Massignon: L’homme selon le Qor’ân : le cœur.

Psychologie

sábado 19 de maio de 2018

Voici l’inventaire des données? coraniques :

Insân, l’homme?. Au dehors, zâhir, corps? (jism), frêle vase d’argile (Qor. LV, 13), enveloppe matérielle? précaire, asservie de plus à des misères charnelles, bashar [1]. Au dedans, bâtin, vide? intérieur? central (jawf) [2].

Qalb, le cœur [3]. L’essentiel de l’homme, c’est, au dedans d’un morceau de chair [4] placé dans ce creux central, un mouvement?: oscillation régulatrice, pulsation permanente et incommunicable, ressort caché des gestes : le cœur, qalb, tajwîf, foû’âd. C’est le lieu? secret et caché, sirr [5], de la conscience?, dont les confidences (najwâ) [6] seront mises à nu? au jugement?.

Nafs, l’âme [7]. Dans ce creux intérieur et secret, s’accumulent, de par? la digestion qui s’y opère des sensations? et des actes, divers résidus : amas incohérent et obscur d’illusions flottantes, pensées? et désirs, qui n’ont ensemble en propre que cette inconstance perpétuelle, ce vacillement particulier que leur imprime l’oscillation individuelle du cœur, taqlib, vie? précaire : c’est l’âme, le « moi? ».

Sharh al sadr, le dilatement de la poitrine. L’âme, embryon factice d’une personnalité immortelle, ne peut prendre consistance que grâce à une intervention divine?, instantanée et renouvelable ; réitération de cette impulsion créatrice initiale qui mit le cœur en branle. Par cette intervention, due à l’ « aide d’un esprit? », à « l’insufflation de l’Esprit » [8], Dieu? met à nu la paroi du cœur, écarte ses voiles [9], le circoncit [10] ; comme au moyen d’une étincelle, la foi. La foi, pendant le temps où elle brille, transfigure la nafs. Elle la cohère et l’unifie ; elle en fait une mémoire? où l’homme retrouve sa vocation prééternelle de croyant; où elle la lui fait lire, pour l’énoncer? en une langue? ordonnée et construite, où elle lui fait prendre conscience, hic et nunc, de sa vocation primordiale (mithâq) [11], de la prédétermination divine de ses actes et de ses gestes, où elle les lui fait comprendre comme des signes, âyât, incomparables, irrécusables et directs de l’omnipotence divine. Le cœur a été fait pour permettre à l’homme de « porter le poids », surnaturel, « récusé par la terre? et les montagnes », du « dépôt de la loi? » (haml al amânah) [12] : pour être le lieu [13] de l’inévitable comparution de l’homme devant Dieu.

L’homme est saisi par le Qor’àn dans l’unité? même? de son mouvement, dans l’ébauche inachevée de son geste, dans la démarche même de son acte, au point? d’insertion de l’esprit dans la matière, cela qui est le cœur, qalb, d’où le mouvement surgit comme d’une source pour tonaliser les déplacements des membres. Dans le « mode? de passage » particulier à chacun.

Le Qor’ân admet comme résolues, sans les expliquer?, les énigmes fondamentales de la vie : naissance [14], douleur?, sommeil (et rêve), mort? [15], survie d’outre-tombe, résurrection. Son but est d’enfermer dans ses limites? légales l’activité? humaine. Il ne traite aucune des questions théoriques? suivantes :

a) Comment accorder le désir, qui croît du dedans, — et le geste qui happe au dehors : la langue et le cœur, le charnel et l’immatériel, le périssable et l’immortel ; la solution par le dualisme de l’âme et du corps, qui ressort si nettement en Chrétienté? du récit de la résurrection de Jésus, s’introduira en Islam au moyen de la considération, chez les Imâmites, du sens? divin, ma’nä, à donner aux événements.

b) Comment concilier la qualification légale des conséquences directes de l’acte humain (imputabilité, Jugement dernier),—avec l’irrévocabilité de son déclenchement originel par une prémotion divine (Justice? divine, décret prééternel) ; c’est Hasan Basrî qui trouvera la solution du tafwîd, de « l’investiture » divine de l’homme comme agent? libre? [16], — solution tronquée par les mo’tazilites et leur thèse de la liberté psychologique?, privilège d’indifférence?, droit de ne pas choisir?.

c) Comment coordonner, en nous-mêmes, la genèse de nos actes ; la perception? (mémoire) avec la réflexion (intelligence?) et avec l’action? (volonté?) ; le problème? d’une « règle de vie », tel que Mohâsibî le formulera.

Mais, contrairement à l’opinion? pharisaïque de beaucoup de foqahâ, acceptée depuis soixante ans par bien des arabisants, j’ai dû reconnaître, avec Margoliouth [17], qu’il y a dans le Qor’ân les germes réels d’une mystique?, germes susceptibles d’un développement? autonome, sans fécondation étrangère.


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[1La distinction entre insân et bashar, entre l’Adam idéal montré aux Anges, réalisé dans le Saint, l’homme pur et simple, capable d’être transfiguré,— et l’homme pécheur et charnel,est développée par Hallâj.

[2zahr, batn : chez l’homme, il renferme les semences des descendants.

[3Qor. XXXIII, A, etc. — cfr. les Psaumes ; S. Antoine (Apophtegm. Verb. Senior.) ; et, au xviie siècle, le lexique des mystiques comme Pascal, le B. J. Eudes, Ste Marguerite-Marie.

[4Modghah.

[5VI, 3 ; XX, 6 ; XXVI, 7 ; LXXI, 8.

[6IX, 79 ; XLIII, 80 ; LXXXVI, 9.

[7Intimement liée au sang, à la vie. cfr. infra, p. 518, n. 2.

[8La concision du Qor’ân permet les deux interprétations, simultanément, quoique la tradition sunnite (en dehors des Hanbalites) ait, depuis le quatrième siècle, favorisé exclusivement la première.

[9Voir infra, p. 486, n. 4. Il les referme sur le cœur rebelle : tab’ (Qor. IV, 154).

[10Gholf auparavant (Qor. II, 82 ; IV, 154). Le cœur est mis à nu ; mais ce n’est pas encore l’infusion surnaturelle en dedans du cœur, iftidâd al sirr = holoûl al damîr jawfa’l foù’âdi (cfr. Taw. 133; et ici, p. 518).

[11Cfr. infrà, XII-ii.

[12Qor. XXXIII, 12 : comp. commentaire d’al Hallâj (in Solamî). Ce verset fut très tôt critiqué par les zanâdiqah (Tabarsî, 122). Cfr. Hodhayfah (Ilanbal V, 363) et Bistâmî (ap. Sha’râwï, I, 75).

[13Le Qor’ân ne dit pas cela explicitement, mais l’interprétation parait s’imposer dès Jonayd (Baqli tafs., f. 300a ) (Ghazâlî, ihyâ, III, 11).

[14Décrite comme une embryogénie à plusieurs stades (XXIII, 1214; XL, 69).

[15Ambiguïté de la mort des saints (III, 163), notamment de Jésus (IV, 156) ; ils sont enlevés à Dieu (cfr. Sahl, ici p. 487 ; et Hallâj, in Qor. XL, 67).

[16C’est-à-dire que sa liberté le dépasse, qu’il ne peut en user bien que s’il l’abandonne à Dieu. Cfr. Essai.

[17Early development of Mohammedanism, 199.