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FUSUS AL-HIKAM

Ibn Arabi: Dieu voulut se voir...

De la Sagesse Divine dans le Verbe adamique

quinta-feira 17 de maio de 2018

Burckhardt

Dieu? (al-haqq) voulut voir? les essences? (a’yân) [1] de Ses Noms très parfaits (al-asmâ al-husnâ), que le nombre ne saurait épuiser, — et si tu veux, tu peux également dire : Dieu voulut voir Sa propre essence (’ayn) [2] — en un objet? (kawn) global qui, étant doué de l’existence? (al-wujûd) [3], résume tout l’ordre? divin? (al-amr) [4], afin de manifester par? là Son mystère (sirr) à Lui-même [5]. Car la vision (ru’yâ) [6] qu’a l’être [7] de lui-même en lui-même n’est pas pareille à celle que lui procure une autre réalité dont il se sert comme d’un miroir : il s’y manifeste à lui-même sous la forme? qui résulte du « lieu? » de la vision ; celle-ci n’existerait pas sans ce « plan de réflexion » et le rayon qui s’y reflète. Dieu a d’abord créé le monde? entier comme une chose? amorphe [8] et dépourvue de grâce [9], et semblable à un miroir qui n’a pas encore été poli [10] ; or, c’est une règle de l’Activité divine de ne préparer aucun « lieu » sans que celui-ci ne reçoive un esprit? divin, ce qui est exprimé [dans le Coran  ] par l’insufflation de l’Esprit divin en Adam   [11] ; et ceci n’est autre chose [d’un point? de vue complémentaire du premier?] que l’actualisation de l’aptitude (al-ist’dâd) que possède telle forme, préalablement disposée, à recevoir l’effusion (al-fayd) [12] inépuisable de la révélation (at-tajallî) [13] essentielle. Il n’y a donc [hors de la Réalité divine] qu’un pur réceptacle (qâbil) [14] ; mais ce réceptacle provient lui-même de « l’Effusion très-sainte » (al-fayd al-aqdas) [c’est-à-dire de la manifestation principielle, métacosmique, où les « essences immuables » sont divinement « conçues », avant leur apparente projection? dans l’existence relative] [15]. Car la réalité (al-amr) [16] tout entière, de son commencement? à sa fin, vient de Dieu seul, et c’est vers Lui qu’elle retourne [17]. Ainsi donc l’Ordre divin (al-amr) exigeait la clarification du miroir du monde ; et Adam   devint la clarté même de ce miroir et l’esprit de cette forme [18].

Austin

The Reality? wanted to see the essences of His Most Beautiful Names or, to put it another way, to see His own Essence, in an all-inclusive object encompassing the whole [divine] Command, which, qualified by existence, would reveal? to Him His own mystery?. For the seeing of a thing, itself by itself, is not the same? as its seeing itself in another, as it were in a mirror; for it appears to itself in a form that is invested by the location of the vision by that which would only appear? to it given the existence of the location and its [the location’s] self-disclosure to it.

The Reality gave existence to the whole Cosmos? [at first] as an undifferentiated thing without anything of the spirit in it, so that it was like an unpolished mirror. It is in the nature? of the divine determination that He does not set out a location except to receive? a divine spirit, which is also called [in the Qur’an] the breathing into him. [19] The latter is nothing? other than the coming into operation of the undifferentiated form’s [innate] disposition? to receive the inexhaustible overflowing of Self-revelation, which has always been and will ever be. There? is only that which is receptive and the receptive has been only from the most Holy Superabundance [of the Reality], for all power? to act? [all initiative] is from Him, in the beginning and at the end?. All command derives from Him, [20] even as it begins with Him.

Thus the [divine] Command required [by its very nature] the reflective characteristic of the mirror of the Cosmos, and Adam   was the very principle? of reflection for that mirror and the spirit of that form...

Aisha Bewley

When Allah - glory be to Him! - willed that the source of His most Beautiful Names - which are beyond enumeration - be seen (or you can equally say that He willed His source to be seen), He willed that they be seen in a microcosmic being? which contained the entire matter?, [21] endowed with existence, and through which His secret was manifested to Him. For how a thing sees itself through itself is not the same as how it sees itself in something else which acts as a mirror for it. So He manifests Himself to Himself in a form which is provided by the place in which He is seen. He would not appear thus without the existence of this place and His manifestation (tajalli) to Himself in it.

Allah brought the entire universe? into existence through the existence of a form fashioned without a spirit (rnh), like an unpolished mirror. Part of the divine decree is that He does not fashion a locus without it receiving a divine spirit, which is described as being "blown" [22] into it. This is nothing other than the result of the predisposition of that fashioned form to receive the overflowing perpetual tajalli which has never ceased and which will never cease. Then we must speak of the container (qabil). The container comes from nothing other than His most sacredly pure? Overflowing. So the whole affair? has its beginning from Him, and its end is to Him, and "the whole affair will be returned to Him" (11:123) as it began from Him. Thus the command decreed the polishing of the mirror of the universe. Adam   was the very polishing of that mirror and the spirit of that form.


Ver online : THE SEALS OF WISDOM


[1Nous traduisons ici a’yân par « essences », puisqu’il s’agit des essences des Noms par opposition avec leurs formes verbales ou idéelles. L’objet de la « vision » divine réside dans les possibilités essentielles qui correspondent aux « Noms très parfaits », à savoir les « aspects » universels et permanents de l’Être. Quand on parle de l’Essence une et seule de tous les Noms ou Qualités divines, on emploie le terme adh-dhât.

[2Le mot al-’ayn (singulier de a’yân) comporte les significations de « détermination essentielle », « essence personnelle », « archétype », « œil », « source ». Cette phrase signifie donc que Dieu voulut Se voir Lui-même, avec cette restriction que Sa « vision » ne se rapporte pas à Son Essence absolue (adh-dhât), qui transcende toute détermination, même principielle, mais à Sa détermination immédiate (’aynah), Son « aspect personnel », qui est précisément caractérisé par les Qualités parfaites dont es Noms sont l’expression.

[3Ou de l’Être, le terme al-wujûd ayant les deux sens. — Quelques manuscrits présentent la variante : «... étant doué de faces (al-wujûh)... », c’est-à-dire de multiples « plans de réflexion » différenciant l’irradiation (al-tajallt) divine.

[4L’Ordre divin est symbolisé par la parole « sois! » (kun) ; il s’identifie donc au principe de l’Existence.

[5Allusion à la parole divine (hadîth qudsî) révélée par la bouche du Prophète : « J’étais un trésor caché ; J’ai voulu être connu (ou : connaître), et J’ai créé le monde. »

[6L’acte visuel est ici pris comme le symbole de la Connaissance dans sa nature universelle.

[7Littéralement : « la chose » (ash-shay’). Ibn ’Arabî emploie parfois ce terme de « chose » pour désigner une réalité qu’il ne veut définir en aucune manière ; il ne dit pas « l’Essence » (adh-dhât), pour ne pas affirmer la transcendance et la non-manifestation de ce dont il s’agit, et il ne dit pas non plus « l’Être » ou « l’Existence » (al-wujûd), pour ne pas en souligner l’immanence et la manifestation.

[8Ou « homogène » (musawwî), c’est-à-dire ne portant pas encore l’empreinte qualitative et différenciée de l’Esprit.

[9Rawh : « grâce », « liberté » ; certains lisent rûh, « esprit ».

[10C’est le chaos primordial, où les possibilités de manifestation, encore virtuelles, se confondent dans l’indifférenciation de leur matériel.

[11« Lorsque Je l’aurai formé et que J’aurai soufflé dans lui de Mon Esprit... » (Coran, XV, 29).

[13Al-tajallî signifie « révélation » (en un sens général), « dévoilement » et « irradiation » : quand le soleil, couvert de nuages, se « dévoile », sa lumière « irradie » sur terre.

[14Du point de vue cosmologique, ce réceptacle correspond à la substance passive, la materia prima ou principe plastique d’un monde ou d’un être. Du point de vue purement métaphysique, le réceptacle qui s’oppose — d’une manière toute principielle et logique — à l’ « effusion » incessante de l’Être, se réduit à la possibilité principielle, l’archétype ou l’« essence immuable » (al-a’yn ath-thâbitah) d’un monde ou d’un être.

[16Le mot amr signifie en première ligne « ordre », « commandement », mais comporte aussi le sens de « réalité » et d’ « acte ». L’Ordre divin « sois! » correspond à l’Acte pur.

[17« A Lui est le royaume des deux et de la terre. A Dieu retourneront les réalités » (al-umûr, c’est-à-dire les réalités incréées des créatures) (Coran, LVII, 5).

[18Dans le texte original, tout le début du chapitre, jusqu’à la parole ci-dessus, forme une seule phrase avec plusieurs propositions incidentes ; c’est un ensemble logique décrivant tous les aspects essentiels de la Manifestation divine.

[19Qur’an, XXI:91.

[20Cf. ibid, 11:210.

[21al-Insan al-Kamil, the Perfect Man.

[22Nafkh, Qur’an 32:9, etc.