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TIME AND ETERNITY

Coomaraswamy : le temps et l’éternité

Introduction

dimanche 13 mai 2018

Gérard Leconte

L’antérieur-postérieur est dans le mouvement et, en tant que nombrable, constitue le temps... Les êtres éternels, en tant que tels, ne sont pas dans le temps. (Aristote, Physique, IV, 14, 223a + IV, 12, 221b)
Le maintenant qui passe fait le temps, le maintenant qui demeure fait l’éternité (nunc fluens facit tempus, nunc stans facit aeternitatem). (Boèce, De Consolatione, V, 6)
Dans l’éternité il n’y a ni avant ni après... Tout ce que Dieu a créé, Il le manifeste à l’instant. (Maître Eckhart, éd. Pfeiffer, p. 190 et 207)
Ce fut un commencement perpétuel. (Jacob Boehme, Mysterium Pansophicum, IV, 9)
In principio... id est in verbo... in sapientia fecit. (Saint Augustin, Confessions, XII, 20, 28)
Ni passé ni futur... sans commencement ni fin... Seigneur des choses passées et futures, Il est à la fois aujourd’hui et demain. (Katha Upanishad, II, 14 ; III, 15 ; IV, 13)

« Il me semble nécessaire? de comprendre en quel sens l’Ecriture parle du Temps et de l’Eternité » (Denys l’Aréopagite, De Divinis Hominibus, X, 3) [1]. Nous allons étudier la doctrine du Temps et de l’Eternité dans les contextes védique, bouddhiste, grec, chrétien et islamique. Les deux termes sont ambigus [14]. Le « Temps » est soit la totalité ou une partie de la durée passée et future, soit ce présent, ce point du temps (nunc fluens) qui sépare toujours les deux durées l’une de l’autre. L’ « Eternité » est soit, de notre point de vue temporel, une durée sans commencement ni fin, soit, ainsi qu’elle est en elle-même, ce point du temps sans étendue qui est Maintenant (nunc stans).

Du point de vue que l’on peut appeler « extérieur » ou « littéraliste », le temps, dans le premier sens, est conçu comme ayant eu? un commencement et s’avançant vers une fin ; il est opposé ainsi à l’éternité considérée comme une durée perpétuelle sans commencement ni fin. L’absurdité de ces positions devient manifeste si nous demandons avec saint Augustin : « Que faisait Dieu (l’Eternel) avant de créer le monde? ? » ; la réponse est, bien entendu, que le temps et le monde, étant dépendants l’un de l’autre — ou, en termes de « création », créés ensemble — le mot « avant » n’a aucun sens dans une telle question. C’est pourquoi l’exégèse chrétienne indique habituellement que έν αρχή, in principio, n’implique pas « un commencement dans le temps » mais une origine? dans le Principe premier ; de là s’ensuit la déduction logique, que Dieu — l’Eternel — crée le monde maintenant et toujours.

La doctrine métaphysique oppose simplement le temps comme continuité à l’éternité hors du temps, laquelle ainsi ne doit pas être confondue avec la perpétuité : elle coïncide avec le présent réel, ou l’instant, dont on ne peut avoir l’expérience dans le temps. Ici la confusion n’apparaît que pour une conscience? réfléchissant en fonction du temps et de l’espace ; pour elle, un « instant » succède à un « instant » sans interruption, et il lui semble qu’il y ait une série indéfinie d’instants, collectivement totalisés dans le « temps ». Cette confusion peut être dissipée si nous nous apercevons qu’aucun de ces instants n’a de durée ; quant à la mesure, ils sont tous des zéros dont la « somme » est impensable. C’est une question de relativité ; c’est « nous » qui sommes en mouvement, tandis que l’instant est immuable et paraît seulement se déplacer — de même que le soleil semble se lever et se coucher parce que la terre tourne.

Le problème qui se pose est celui du lieu de la « réalité? » (satyam, το ον, ens) : cette réalité, ou cet être, peuvent-ils être attribués à une « chose? » [2] existant dans le flux du temps — et qui par conséquent n’est jamais pareille à soi-même — ou seulement à des entités, ou à une entité totalisante, situées hors du temps et par conséquent toujours identiques ? Un court examen de ce problème fournira une base à l’étude de la doctrine traditionnelle du temps et de l’éternité.

Original

To δε πρότερον καί υστερον εν κινήσει έστίν, χρόνος δε ταυτ έστίν ... τα άεϊ οντα, η αεί όντα, ουκ εστιν εν χρόνω, Aristotle Phys. 4.14,223 A + 4.12,221 Β.
 
Nunc fluens facit tempus, nunc stans facit aeternitatem, Boethius De consol. 5.6.
 
In ēwikeit ist weder vor noch nāch ... Allez, daz got ie geschuof ... die beschepfet got nū zemāle, — Meister Eckhardt, Pfeiffer pp. 190, 207.
 
It was an everlasting beginning, — Jacob Boehme, Mysterium Pansophicum 4. 9.
 
In principio ...id est in verbo ... in sapientia fecit, — St. Augustine, Confessions, 12.20,28.
 
Anyatra bhūtāc-ca bhavyāc-ca ... anādy-anantam ... iśāno bhuta-bhavasya-ca evādya sa u svah [3], — Katha Upanisad 2.14, 3.15, 4.13.

“Need there is, methinks, to understand the sense in which the Scripture speaketh of Time and Eternity” (Dionysius, De div. nom. X. 3) [4]. Here, the doctrine of Time and Eternity will be discussed in Vedic, Buddhist, Greek, Christian, and Islamic contexts. Both terms are ambiguous. “Time” is either all or any part of the continuum of past and future duration ; or that present point of time (nunc fluens) that always distinguishes the two durations from one another. Eternity is either, from our temporal point of view a duration without beginning or end or, as it is in itself, that unextended point of time which is Now (nunc stans).

From what may be called the fundamentalist or literalist point of view, time in the first sense is thought of as having had a beginning and as proceeding towards an end, and so contrasted with eternity as everlasting duration without beginning or end. The absurdity of these positions is made apparent if we ask with St. Augustine, “What was God [the Eternal] doing before he made the world ?” the answer being, of course, that inasmuch as time and the world presuppose each other and in terms of “creation” are “concreated”, the word “before” in such a question has no meaning whatever. Hence it is commonly argued in Christian exegesis that έν αρχή, in principio, does not imply a “beginning in time” but an origin in the First Principle ; and from this the logical deduction follows that God [the Eternal] is creating the world now, as much as he ever was.

The metaphysical doctrine simply contrasts time as a continuum with the eternity that is not in time and so cannot properly be called ever lasting, but coincides with the real present or now of which temporal experience is impossible. Here confusion only arises because for any consiousness functioning in terms of time and space, “now” succeeds “now” without interruption, and there seems to be an endless series of nows, collectively adding up to “time”. This confusion can be eliminated if we realise that none of these nows has any duration and that, as measures, all alike are zeros, of which a “sum” is unthinkable. It is a matter? of relativity ; it is “we” who move, while the Now is unmoved, and only seems to move,—much as the sun only seems to rise and set because the earth revolves.

The problem that arises is that of the locus of “reality” (satyam ; το ὅν ; ens) whether reality or being can be predicated of any “thing” [5] that exists in the flux of time and is therefore never self-same, or only of entities or an all-inclusive entity not in time and therefore always the same. A brief discussion of this problem will provide a setting for the treatment of the traditional doctrine of time and eternity.


Voir en ligne : TIME AND ETERNITY


[1« Dans ce monde des sens il est en effet nécessaire d’examiner prudemment ce que sont le temps et l’espace, afin que ce qui enchante d’un côté, que ce soit dans l’espace ou dans le temps, puisse être reconnu comme beaucoup moins beau que l’ensemble dont il est une partie » (saint Augustin, De Ordine, II, 51).

[3Nec praeteritus nec futurus, sine initio aut fine. Dominus omnium praeteritorum et futurorum, Ille solus est hodie atque eras.
Ουτε γεγονώς ουτε εσομενος, άτε αναρχος καί ατελεύτητος ών, άλλα κύριος ών πάντων των γεγονότων καί εσομένων, ουτος μόνος εοτι σήμερον και αυριον
Aided by Professor George Chase, and Professor Werner Jaeger, I put this into Latin and Greek only to show how easily and perfectly Latin, Greek and Sanskrit can be translated from one to the other.

[4Cf. St. Augustine, De ordine 2.51 : “In this world of sense it is indeed necessary to examine carefully what time and place are, so that what delights in a part, whether of place or time, may be understood to be far less beautiful than the whole of which it is a portion”.