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HYMNES D’ABHINAVAGUPTA

Abhinavagupta : DOUZE STANCES SUR LA RÉALITÉ SUPRÊME

PARAMĀRTHADVĀDAŚIKĀ

samedi 21 avril 2018

Extrait des pages 67-69 de la traduction de Lilian Silburn

1. Goûte toujours la paix et abstiens-toi du perpétuel bavardage aux vains propos [1] en évitant les (expressions) ‘ qui es-tu, pourquoi, comment, qu’est-cela ’ qui encombrent le chemin. Ce qui se révèle (alors) comme la lumière? (éclairant) les distinctions entre existence? et non-existence, c’est la manière d’être sans fissure, le Vide?, le domaine de Śiva, la Réalité?, le suprême brahman?. Quelle appréhension objective? y (décèlerait-on) ?

2. Une fois écarté l’irréel, le réel auquel tu accèdes est lui-même irréel [2]. Irréel ou réel, n’est-ce pas à ce Réel même que tu es identique ?

3. « Toute manifestation est indépendante et non pas due à la Lumière (de la conscience?) », dis-tu, mais alors, si cette différenciation elle-même se manifeste, ne se manifeste-t-elle pas, elle aussi, dans la lumière ? Abandonne donc ta tendance à briser cette brisure [3]. Si, au cours d’un rêve, on sait que l’on rêve, on n’éprouve point de peur quand on reçoit un coup d’épée, qu’on est noyé, brûlé ou emprisonné, car ce n’est là qu’un jeu.

4-5. Quelles que soient les choses que l’on pose sous l’incitation de la connaissance? et de l’activité? [4], dis-moi? en quoi elles se distinguent de l’inconscient ? Et si l’inconscient vibre lui aussi, ne (fait-il pas partie) du domaine de la Conscience sans dualité, illimité, éternel et qui, éminemment réel, échappe à toute prise intellectuelle ? Si c’est toi qui manifestes les choses, comment l’illusion? se répandrait-elle par leur intermédiaire ? et si celles-ci manifestent cette (illusion) n’est-ce pas grâce à toi ? qu’importe, ici encore [5], ton éclat demeure indivis. Sinon (si tu n’es pas celui qui manifeste les choses), elles n’ont pas d’existence. Dans les deux cas (on ne peut poser d’existence objective distincte de la conscience). (Toi) grandeur toujours satisfaite, spontanée, que rien ne [68] restreint, qui pulvérise l’erreur, oh ! merveille, tu es perpétuellement illuminé !

6. Tourne ton regard vers l’extérieur tout en passant au-delà du sentier du visible (dis-tu) ! Allons donc ! Il s’agit de cette tromperie à la ressemblance de la bhairavīmudrā [6] : le ciel de la Conscience libre de dualité n’est ni à l’extérieur ni à l’intérieur, le domaine de l’épanouissement ne leur laissant pas de place.

7. Tout ce qui se révèle lorsque le flot d’impressions s’épanche avec véhémence [7], c’est cela même qu’il te faut observer avec intensité : si tu y apparais et apparais encore et encore au début, au milieu et à la fin, Oh ! l’univers (différencié) se dissoudra.

8. La confusion s’épaissit quand on se préoccupe de doutes relatifs à la douleur. Les entraves, dues aux erreurs surgies en même temps que leur cause, déterminent son extrême variété. On la compare à la forteresse des gandharva. Si elle ne se manifestait dans le firmament de la Conscience — réceptacle de l’alternative dualisme et non-dualisme — en quel autre lieu brillerait-elle et quel serait (son) ultime refuge, elle dont l’essence est multiplicité ?

9. Ce flot (d’impressions), vraiment irréel pendant le rêve, dans l’état de sommeil profond ne se manifeste pas ; comment le saisirait-on dans le firmament de la Conscience sans limite et par-delà ces (états) [8] ?

Si tu dis que dans la veille même, l’ensemble des objets telle la terre existe, là encore, il arrive que grâce à la Connaissance, si ce (flot) prend fin, en un instant et en quelque lieu que ce soit, l’ensemble n’apparaît plus scindé (de la Conscience), (ainsi) comment (dans la veille, la Conscience) pourrait-elle être brisée ?

10. Quelles que soient les apparences manifestées à la Conscience, on les atteint en moi, suprême firmament ; car ces rayons qui sont en elles (en leur spécificité), c’est en moi qu’ils brillent indifférenciés dans la Splendeur éternelle [9]. Et cette Lumière consciente illimitée, autonome, véritable, infinie, sans imperfection, éternelle, spontanée, qui disperse les ténèbres fuites de deux ennemis irréconciliables : dualisme et non-dualisme, (cette Lumière) c’est moi !

[69] 11. Que le temps suscite les parcelles temporelles en les accumulant [10], que le créateur crée avec ardeur, ou que le dieu de l’amour secoue intensément (le cœur humain?) selon les prescriptions (de Śiva) dont il dépend, que ce tintamarre du jeu divin ayant pour seul asile le ciel [11] constitue les phases successives (menant) à la révélation du Soi, ou qu’il ait le corps, etc., pour asile, n’est-ce pas dans la grande illusion du changement universel que je les perçois ?

12. Holà, quelqu’un ! que je le dévore ; holà quelqu’un ! que je le tue séance tenante ; holà, quelqu’un ! que je le boive, moi qui suis ivre d’avoir mâché la vigueur de la suprême Conscience !

Śiva-le-lion, Dieu charmant, ayant accédé à la plus grande des satisfactions en se promenant dans les forêts impénétrables de son propre domaine [12], a fait barrir l’éléphant de cette vile différenciation [13]. Son apparition fulgure pour les êtres sagaces (parvenus) aux cimes de l’Eveil en même temps qu’elle met en fuite les maux — ces chacals — et qu’elle dissipe la peur inhérente à l’existence.


Voir en ligne : HYMNES D’ABHINAVAGUPTA


[1Phrases creuses et insignifiantes.

[2On peut comprendre aussi : le réel auquel tu accèdes est la réalité A, l’lnsurpassable (anuttara) et donc ton Soi.

[3Bhangibhangagraha, jeu de mots où Abhinavagupta insiste sur le terme briser.

[4Doit-on comprendre kalana comme une activité subtile et kriyā comme l’activité ordinaire ?

[5En cette objectivité.

[6Bhuiravīmudrā on tant que pratique préparatoire ; ou plutôt une parodie do cette attitude ? Cf. Anubhavanivedana, ici p. 40.

[7Impressions comme la terreur, la surprise, la colère. Ici p. 15, 21.

[8A savoir turya, quatrième état qui transcende les trois autres.

[9On pourrait traduire autrement : car les rayons brillent en elles dans leur splendeur éternelle et, en moi, (en leur) indivision, c’est-à-dire indifférenciés. Kāśa a aussi le sens de brin d’herbe, et donc insignifiant et qui ne pèse nullement sur la Conscience.

[10L’allitération sur la racine kal- produit un effet poétique certain mais intraduisible en français.

[11Éthéré et léger, car le poids du corps et la contrainte du souffle ont disparu.

[12Le Soi. K. C. Pandey a choisi la variante sudhāma, de son beau domaine.

[13D’après le swāmi Lakșman il faudrait comprendre : Śiva a mis en pièces l’éléphant barrissant de cette vile différenciation, sens auquel on s’attend ici. Le swāmi gardait en mémoire une autre version probablement perdue et qu’il ne m’a pas soumise. Cette dernière strophe n’est sans doute pas de la main d’Abhinavagupta et semble tardive. Nulle traduction n’est vraiment satisfaisante.