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De l’être

Lavelle : Introduction à la dialectique de l’éternel présent

Louis Lavelle

jeudi 28 août 2014

Extrait de « DE L’ÊTRE », Louis Lavelle. Aubier, 1947

Introduction à la dialectique de l’éternel présent

On rencontrera plus de difficultés à admettre l’univocité de l’être ; et la résurrection de ce mot emprunté au Moyen Age a montré que la querelle qui opposait les scotistes aux thomistes n’est pas encore éteinte. Pourtant l’universalité et l’univocité ne sont que les deux expressions qui définissent l’unité de l’être quand on le considère tour à tour au point de vue de l’extension et au point de vue de la compréhension. Mais quel paradoxe malgré tout de dire qu’il n’y a pas de degrés de l’être, que c’est le même être qui est dit du tout et de la partie, de l’âme et du corps, d’un songe et d’un événement, de l’idée et de la chose?, de l’action? spirituelle la plus pure et de la vapeur la plus fugitive ! Cependant, outre que le paradoxe serait peut-être d’introduire le plus et le moins au cœur de l’être lui-même et non pas seulement dans ses déterminations, il importe de remarquer que l’échelle de l’être serait toujours une échelle entre l’être et le néant, alors qu’entre ces deux termes il n’y a point d’intermédiaire. C’est un infini qui les sépare : aussi de chaque chose faut-il dire qu’elle est ou qu’elle n’est pas ; et encore dire qu’elle n’est pas, c’est dire qu’elle n’est pas ce qu’on croit qu’elle était et qu’elle est autre chose. Mais l’être, c’est toujours l’être absolu? ; il n’y a rien au-dessous de lui, il n’y a rien au-dessus. Il n’y a pas en particulier derrière lui de principe plus haut qui le fonde, par exemple le possible ou la valeur, car de ces principes mêmes il faudrait dire qu’ils sont (bien que d’une autre manière que l’être tel qu’il nous est donné dans une expérience sensible). S’ils n’étaient pas, quelle efficacité pourrait-on leur prêter ? Comment pourrait-on en avoir l’idée, ou seulement les nommer ? Ainsi nous sommes astreints à considérer toute raison d’être comme intérieure à l’être, ou bien encore, dès que nous cherchons à justifier l’être comme nous justifions les existences particulières, à dire qu’il est lui-même sa propre justification.

Mais on objectera peut-être que l’univocité ne pourrait être maintenue qu’en faisant de l’être, contrairement à notre dessein, la plus abstraite des notions et telle qu’en exprimant seulement la position de tout ce qui peut être, elle resterait ^ étrangère au contenu de ce. qui est. Cependant on ne négligera pas la valeur ontologique de cet acte de position sans lequel rien ne pourrait être posé et qui, loin d’être indifférent à ce qu’il pose, en est l’essence constitutive. Ensuite, on n’oubliera pas que l’être d’une chose n’est pas distinct de cette chose, mais qu’il est cette chose elle-même considérée, si l’on peut dire, dans la totalité actuelle de ses attributs. Ce n’est pas tout encore : car cette chose ne peut être isolée, circonscrite dans des frontières susceptibles de définir son être séparé, en tant qu’il est véritablement indépendant de tous les autres. Car elle est suspendue dans le tout par des relations qui l’unissent à toutes les parties du tout. Ainsi l’être qui lui est propre réside dans ses relations avec le tout ; c’est son inscription dans le tout ou son appartenance au tout qui donne l’être à chaque chose, si misérable qu’elle puisse être. Tel est le sens véritable de l’univocité dont on voit qu’elle réside moins dans un caractère unique, présent dans chacun des modes de l’être, que dans l’unité concrète de l’être dont ils sont tous un aspect et sans laquelle aucun d’eux ne serait capable de subsister. De là le prestige incomparable de la notion de relation qui n’exprime rien de plus dans le langage? de la gnoséologie que l’identité de l’être et du tout dans le langage de l’ontologie.

On comprend dès lors comment la notion d’être est antérieure non pas seulement à la distinction du sujet et de l’objet?, mais encore à la distinction de l’essence et de l’existence? et contient en elle ces deux couples d’opposés. Car le sujet et l’objet se distinguent de l’être à partir du moment où le moi? se constitue comme un centre de référence auquel le tout peut être rapporté comme un spectacle. Et la distinction de l’essence et de l’existence naît dans le moi dès qu’il fait de l’être tout entier un être de pensée dans lequel il actualise cette forme d’être qui sera lui-même.

Cependant l’univocité de l’être ne porte aucune atteinte, comme on le pense, à l’analogie? de l’être, bien que ces deux termes aient été opposés avec beaucoup de vigueur. Et même les deux notions s’appellent au lieu de s’exclure. Ce sont deux perspectives différentes et complémentaires sur l’être dont la première considère son unité omniprésente et la seconde ses modes différenciés. Ceux-ci ne méritent le nom d’être que par l’être même que le tout leur donne, mais chacun l’exprime à sa manière et de telle sorte que, si l’on considère son contenu, il y a toujours une correspondance entre la partie et le tout dont la correspondance entre les parties est le corollaire. C’est cette double correspondance qui est l’objet propre de la philosophie et qui permet de considérer l’être et la relation comme deux termes inséparables.


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