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PRIMEIRO ALCIBÍADES

Platão (Alcibíades I:113c-116e) – o justo e o vantajoso

sexta-feira 11 de fevereiro de 2022, por Cardoso de Castro

    

Robin

Socrate  : Voici, Alcibiade, que nous en venons au fameux mot d’Euripide: c’est de toi, ce n’est pas de moi que tu as chance d’avoir entendu cela; ce n’est pas moi qui parle ainsi, c’est toi; et c’est sans raison que tu me l’imputes! À vrai dire, tu n’as pas tort de parler ainsi; c’est en effet une folle entreprise, excellent jeune homme, que tu as en tête d’entreprendre: enseigner ce que tu ne sais pas et que tu ne t’es pas soucié d’apprendre!

Alcibiade: [d] À mon avis, Socrate, il est rare que les délibérations des Athéniens et du reste des Grecs aient pour objet de savoir quel est le parti le plus juste ou le plus injuste. Ils estiment en effet que des questions de cet ordre sont claires. Aussi ne s’en occupent-ils pas, et examinent-ils quel est le parti le plus avantageux pour leur action. Car le juste, je crois, ne se confond pas avec l’avantageux; mais au contraire bien des gens, certes, ont trouvé leur profit à commettre l’injustice, de graves injustices, et d’autres n’ont, je crois, pas trouvé d’avantage à accomplir des actes justes.

— [e] Mais quoi? En admettant dans la plus large mesure possible que précisément le juste est une chose, et que l’avantageux en est une autre, tu ne vas pas, je suppose, t’imaginer cette fois que tu connais les choses qui sont avantageuses aux gens, et pourquoi elles le sont?

— Qu’est-ce qui m’en empêche en effet, Socrate? À moins que, cette fois encore, tu ne te mettes à me demander de qui je l’ai appris, ou comment je l’ai trouvé tout seul.

— Que me chantes-tu là? Est-ce que tu t’imagines, au cas où tu dirais quelque chose de travers et qu’il fût possible de t’en donner la preuve exactement par le même argument qu’auparavant, que je doive te faire entendre du nouveau, des preuves différentes, comme si celles qui nous ont déjà servi ressemblaient à des vêtements usés, dont tu ne voudrais plus être habillé? Mais peut-être attends-tu qu’on t’en apporte une, pure et immaculée! [114a] Quant à moi, à ta précaution oratoire je tire ma révérence, et je ne t’en demanderai pas moins à quelle source, cette fois, tu as acquis la connaissance de ce qui est avantageux, et quel a été le maître qui te l’a enseignée; bref, en une question unique, je te poserai toutes ces questions que je te posais précédemment. Malheureusement, il est clair que tu en viendras au même point, et que tu seras hors d’état de me prouver que tu sais ce qui est avantageux, ni pour l’avoir trouvé, ni pour l’avoir appris! Mais, puisque tu fais la fine bouche et qu’il ne te serait plus agréable de goûter à la même argumentation, [b] je dis adieu à la question de savoir si, de ce qui est avantageux aux Athéniens, tu as, ou non, connaissance. Cependant, pour ce qui est de savoir si le juste se confond avec l’avantageux ou s’il s’en distingue, pourquoi ne me l’as-tu pas expliqué, à ton choix, en me questionnant comme je faisais à ton égard? ou bien en faisant librement un exposé sur la thèse qui est la tienne?

— Mais je ne sais pas, Socrate, si je serais capable de faire en face   de toi cet exposé!

— Eh bien! figure-toi, mon bon, que je suis l’Assemblée, que je suis le Peuple d’Athènes! Même alors, n’est-ce pas en effet chaque individu qu’il te faudra convaincre?

— Oui.

— [c] Mais n’appartient-il pas à une seule et même personne, quand elle sait quelque chose, d’en communiquer la connaissance, soit en conversations particulières, soit devant un nombreux auditoire? C’est ainsi que le maître de grammaire communique la connaissance de la lecture et de l’écriture, aussi bien, je suppose, à un seul élève qu’à toute une classe.

— Oui.

— Est-ce que, encore, ce ne sera pas aussi le même homme qui, en mati  ère de calcul, communiquera son savoir à un seul aussi bien qu’à plusieurs?

— Oui.

— Et celui-là, ce sera l’homme qui en a la connaissance, le calculateur?

— Hé! absolument.

— Donc toi, ce dont tu es capable de communiquer la connaissance à plusieurs, tu dois   être capable de le faire pour un seul?

— C’est au moins probable!

— Or cela, c’est manifestement ce dont tu possèdes la connaissance?

— Oui.

— Mais alors, y a-t-il d’autre différence [d] entre l’orateur qui parle dans l’Assemblée du Peuple, et celui qui le fait dans un entretien du genre de celui-ci, sinon seulement que ces mêmes choses, que l’on persuade à une foule pressée, l’autre le fait par rapport à un seul individu?

— C’est bien possible!

— Et maintenant, en avant! Puisqu’il appartient à une seule et même personne, évidemment, d’en convaincre plusieurs aussi bien qu’une seule, fais de moi ton champ d’exercice, et tâche de me faire voir que parfois le juste n’est pas avantageux!

— Socrate, tu es un impertinent!

— En tout cas j’aurai l’impertinence de te convaincre du contraire de ce dont tu te refuses à me convaincre!

— Parle donc!

— Tu n’as qu’à répondre à mes questions!

— [e] Non, pas cela! Parle plutôt tout seul.

— Qu’est-ce à dire? Ton vœu le plus cher n’est-il pas d’être convaincu?

— Ah oui! bien certainement!

— Mais n’est-ce pas à condition pour toi de dire qu’il en est bien comme cela, qu’alors tu auras des chances d’être le plus pleinement convaincu?

— J’en conviens.

— Alors réponds! Et, s’il ne t’arrive pas, à toi-même, de t’entendre te dire que le juste est avantageux, du moins n’aie pas foi en la parole d’un autre qui le dirait!

— Non, bien sûr! Mais enfin il me faut répondre! Et effectivement je ne pense pas que cela doive en rien me faire tort.

— [115a] Tu as, je le vois, du talent pour la divination! Eh bien! dis-moi: entre les choses justes, il y en a quelques-unes, déclares-tu, qui sont avantageuses, et quelques-unes qui ne le sont pas?

— Oui.

— Mais quoi? Ne déclares-tu pas que, dans leur nombre, les unes sont belles, les autres non?

— Que signifie ta question?

— C’est de savoir si, déjà, il t’a semblé qu’un homme ayant une vilaine conduite eût une conduite juste?

— Ma foi, non!

— Mais tout ce qui est juste est beau aussi?

— Oui.

— Que dirons-nous maintenant de ce qui est beau? Est-ce que cela est bon aussi? Ou bien l’est-ce dans un cas, mais non dans un autre?

— Je pense, quant à moi, Socrate, que parmi les belles choses il y en a quelques-unes qui sont mauvaises.

— Y en a-t-il aussi de vilaines qui sont bonnes?

— [b] Oui.

— Veux-tu parler de cas tels que ceux-ci: par exemple de celui, très fréquent, où dans la bataille on reçoit des blessures, on trouve même la mort, pour s’être porté au secours d’un camarade ou d’un parent, tandis que d’autres qui, contrairement au devoir, n’ont pas été secourables, en sont sortis sans aucun mal?

— Hé! oui! absolument.

— Ainsi, l’action de secourir autrui dans ces conditions, tu l’appelles une belle action par rapport au dessein que l’on a eu de sauver ceux qu’on avait le devoir de sauver. Or, c’est bien, n’est-ce pas, ce qu’on appelle courage?

— Oui.

— D’autre part, à la vérité, cette action est mauvaise, n’est-ce pas, par rapport au fait de mourir ou d’être blessé?

— Oui!

— [c] Mais est-ce que ce n’est pas une chose, le courage, et la mort une autre chose?

— Hé! absolument.

— Donc, ce n’est pas en tout cas sous le même rapport qu’il est beau et qu’il est vilain de porter secours à des amis?

— Évidemment non!

— Allons! vois maintenant si, en tant précisément que belle, cette action est bonne aussi, et également dans le cas envisagé. Sous le rapport du courage, tu conviens en effet qu’il est beau de porter secours; envisage donc maintenant en elle-même cette chose, le courage: est-elle bonne ou mauvaise? Envisage comme ceci la question: qu’accepterais-tu, toi, de préférence? des biens ou des maux?

— Des biens.

— [d] Mais le plus possible des plus grands biens? et en acceptant aussi peu que possible d’être privé de tels biens?

— Comment le nier en effet?

— Or, quand c’est le courage qui est en question, comment t’exprimes-tu? À quel prix accepterais-tu d’en être privé?

— Je n’accepterais même pas de vivre, si ce devait être en lâche!

— Le mal suprême, alors, c’est, à ton avis, la lâcheté?

— C’est mon avis!

— À égalité avec la mort, semble-t-il bien.

— Je l’affirme!

— Mais alors tout ce qu’il y a de plus opposé à «mort» et «lâcheté», c’est «vie» et «courage»?

— Oui.

— [e] Et celles-là, tu souhaiterais le plus les avoir, mais celles-ci, le moins?

— Oui.

— N’est-ce pas parce que tu estimes que celles-là sont les meilleures, et celles-ci, est pires?

— Hé! absolument.

— En conséquence, c’est parmi les choses les meilleures que tu estimes devoir placer le courage, et la mort, parmi les pires?

— Ma foi, oui!

— Ainsi donc, dans le combat, porter secours à ses amis, en tant que cela est beau, tu l’as qualifié de beau sous le rapport du bien dont c’est l’acte, à savoir l’acte de courage?

— C’est évidemment ce que j’ai fait.

— Et c’est sous le rapport du mal dont c’est l’acte, à savoir l’acte de mourir, que cela, tu l’as qualifié de mauvais?

— Oui.

— Voici donc la façon dont il est légitime de qualifier chacun de ces actes: si c’est en qualité de cause efficiente d’un mal, tu l’appelles mauvais, [116a] et si c’est en qualité de cause efficiente d’un bien, alors, c’est bon qu’il faudra l’appeler.

— Tel est bien mon avis.

— Mais est-ce aussi en tant que c’est bien, que cela est beau? en tant que mal, que cela est vilain?

— Oui.

— En conséquence, quand tu dis, d’un côté, que c’est beau, dans le combat, de porter secours à ses amis, et, de l’autre côté, que c’est mauvais, tu ne t’exprimes pas du tout différemment que si, cette action, tu l’avais qualifiée de bonne, et cependant de mauvaise!

— Il me semble, Socrate, que ce que tu dis est la vérité!

— Ainsi donc, rien de ce qui est beau, pour autant qu’il est beau, n’est mauvais; pas davantage rien de ce qui est vilain, pour autant qu’il est vilain, n’est bon.

— [b] Il ne l’est pas, c’est évident.

— Allons! envisage encore la chose sous le jour que voici. Quiconque se conduit d’une belle manière, est-ce qu’aussi il ne réussit pas en ce qu’il fait ?

— Oui.

— Or, ceux qui réussissent ne sont-ils pas heureux?

— Comment le nier en effet?

— Mais ne sont-ils pas heureux parce que ce sont des biens qu’ils possèdent?

— On ne peut plus!

— Or, s’ils possèdent ces biens, c’est parce qu’ils ont réussi en se conduisant d’une belle manière?

— Oui.

— Ainsi donc, le bonheur   de leur conduite est un bien?

— Comment ne le serait-il pas?

— Or, c’est une belle chose que le succès?

— Oui.

— [c] Voilà donc qu’une fois de plus il nous apparaît que le beau se confond avec le bien.

— Évidemment!

— Ainsi, au moins d’après ce raisonnement, quand il nous arrivera de trouver du beau, c’est du bon aussi que nous aurons trouvé.

— Forcément!

— Mais quoi? Ce qui est bon est-il, ou non, pareillement avantageux?

— Il est avantageux!

— Or, te rappelles-tu comment, sur le juste, s’est fait notre accord?

— Oui, je crois: que quiconque a une conduite juste a forcément une belle conduite.

— Mais en outre, que quiconque a une belle conduite a une conduite bonne?

— Oui.

— [d] Et que ce qui est bon est avantageux?

— Oui.

— Donc, Alcibiade, le juste est avantageux.

— Il en a bien l’air!

— Mais quoi? Cela, n’est-ce pas toi qui le dis? et moi qui pose des questions?

— Évidemment, j’ai bien l’air de le dire!

— Alors, à supposer que quelqu’un se lève pour donner ses avis, que ce soit au Peuple d’Athènes ou à celui de Péparêthos, avec la croyance qu’il connaît le juste et l’injuste, et que du juste il prétende que c’est quelquefois une mauvaise chose, ne te gausserais-tu pas de lui, puisque précisément il se trouve que, toi, tu dis [e] que le juste se confond avec l’avantageux?

Cousin

SOCRATE.

C’est donc ici le cas du mot [d]’Euripide : C’est toi qui l’as nommé[427] ; car ce n’est pas moi qui l’ai dit ; [c]’est toi, et tu as tort de t’en prendre à moi.

ALCIBIADE.

Tu as bien l’air [d]’avoir raison.

SOCRATE.

Crois-moi, mon cher, [c]’est une folie de vouloir aller enseigner ce que tu ne sais pas, ce que tu ne t’es pas donné la peine [d]’apprendre.

[113d] ALCIBIADE.

Mais j’imagine, Socrate, que les Athéniens et tous les autres Grecs délibèrent très rarement sur ce qui est le plus juste ou le plus injuste ; car cela leur paraît très clair ; et, sans s’y arrêter, ils cherchent uniquement ce qui est le plus utile. Or, l’utile et le juste sont fort différents, je pense, puisqu’il y a eu beaucoup de gens qui se sont très bien trouvés [d]’avoir commis de grandes injustices, et [d]’autres qui, je crois, pour avoir été justes, ont assez mal réussi.

SOCRATE.

Quoi ! quelque différence qu’il y ait entre l’utile et le juste, [113e] penses-tu donc connaître l’utile, et ce qui le constitue ?

ALCIBIADE.

Qui en empêche, Socrate, à moins que tu ne demandes encore de qui je l’ai appris ou comment je l’ai trouvé de moi-même ?

SOCRATE.

Que fais-tu là, Alcibiade ? supposé que tu dises mal, et qu’il soit possible de te réfuter par les mêmes raisons que j’ai déjà employées, tu veux de nouvelles preuves, et tu traites les premières comme de vieux habits que tu ne veux plus mettre : [114a] il te faut du neuf absolument. Mais, pour moi, sans te suivre dans tes écarts, je persiste à te demander [d]’où tu as appris ce que [c]’est que l’utile, et qui a été ton maître : et je te demande en une fois tout ce que je t’ai demandé précédemment. Mais je vois bien que tu me répondras la même chose, et que tu ne pourras me montrer, ni que tu aies appris des autres ce que [c]’est que l’utile, ni que tu l’aies trouvé de toi-même. Or, comme tu es délicat, et que tu ne goûterais guère les mêmes propos, je ne te demande plus si tu sais ou ne sais pas ce qui est utile aux Athéniens. [114b] Mais que le juste et l’utile sont une même chose, ou qu’ils sont fort différents, pourquoi ne me le prouverais-tu pas, en m’interrogeant, s’il te plaît, comme je t’ai interrogé, ou en me parlant tout de suite ?

ALCIBIADE.

Mais je ne sais trop, Socrate, si je suis capable de parler devant toi.

SOCRATE.

Mon cher Alcibiade, prends que je suis l’assemblée, le peuple : car, quand tu seras là, ne faudra-t-il pas que tu persuades chacun en particulier ? n’est-il pas vrai?

ALCIBIADE.

Il le faudra bien.

SOCRATE.

Et quand on sait bien une chose, n’est-il pas égal de la démontrer à un seul en particulier, [114c] ou à plusieurs à-la-fois ; comme un maître à lire montre également à un ou à plusieurs écoliers ?

ALCIBIADE.

Cela est certain.

SOCRATE.

Et le même homme n’est-il pas capable d’enseigner l’arithmétique à un ou à plusieurs ?

ALCIBIADE.

Oui.

SOCRATE.

Mais cet homme ne doit-il pas savoir l’arithmétique ? Ne doit-ce pas être le mathématicien ?

ALCIBIADE.

Oui.

SOCRATE.

Et, par conséquent, ce que tu es capable de persuader à plusieurs, tu peux aussi le persuader à un seul ?

ALCIBIADE.

Assurément.

SOCRATE.

Et ce que tu peux persuader, [c]’est ce que tu sais ?

ALCIBIADE.

Sans doute.

SOCRATE.

Quelle autre différence y a-t-il entre un orateur qui parle [114d] à tout un peuple, et un homme qui s’entretient comme nous le faisons maintenant, sinon que le premier a plusieurs hommes à persuader, et que le dernier n’en a qu’un ?

ALCIBIADE.

Il pourrait bien n’y avoir que celle-là.

SOCRATE.

Voyons donc, puisque celui qui est capable de persuader plusieurs l’est aussi de persuader un seul, exerce-toi avec moi, et tâche de me démontrer que ce qui est juste n’est pas toujours utile.

ALCIBIADE.

Te voilà bien méchant, Socrate.

SOCRATE.

Si méchant que je vais tout à l’heure te prouver le contraire de ce que tu ne veux pas me prouver.

ALCIBIADE.

Voyons ; parle.

SOCRATE.

Réponds seulement à mes questions.

[114e] ALCIBIADE.

Ah ! point de questions, je t’en prie ; parle toi seul.

SOCRATE.

Quoi ! est-ce que tu ne veux pas être persuadé ?

ALCIBIADE.

Je ne demande pas mieux.

SOCRATE.

Quand ce sera toi-même qui affirmeras tout ce qui sera avancé, ne seras-tu pas persuadé, autant qu’on peut l’être   ?

ALCIBIADE.

Il me semble.

SOCRATE.

Réponds-moi donc ; et si tu n’apprends pas de toi-même que le juste est toujours utile, ne le crois jamais sur la foi [d]’un autre.

ALCIBIADE.

A la bonne heure ; je suis prêt à te répondre, car il ne m’en arrivera aucun mal, je pense.

[115a] SOCRATE.

Tu es prophète, Alcibiade. Eh bien ! dis-moi, crois-tu qu’il y ait des choses justes qui soient utiles, et [d]’autres qui ne le soient pas?

ALCIBIADE.

Assurément, je le crois.

SOCRATE.

Crois-tu aussi que les unes soient honnêtes, et les autres tout le contraire ?

ALCIBIADE.

Comment dis-tu ? s’il te plaît.

SOCRATE.

Je te demande, par exemple, si un homme qui fait une action déshonnête fait une action juste ?

ALCIBIADE.

Je suis bien éloigné de le croire.

SOCRATE.

Tu crois donc que tout ce qui est juste est honnête ?

ALCIBIADE.

Oui.

SOCRATE.

Et, quant à l’honnête, tout ce qui est honnête est-il bon ? Ou crois-tu qu’il y ait des choses honnêtes qui soient bonnes, et [d]’autres qui soient mauvaises ?

ALCIBIADE.

Pour moi, je pense, Socrate, qu’il y a certaines choses honnêtes qui sont mauvaises.

SOCRATE.

Et, par conséquent, de déshonnêtes qui sont bonnes ?

ALCIBIADE.

Oui.

[115b] SOCRATE.

Vois si je t’entends bien : il est souvent arrivé à la guerre qu’un homme, voulant secourir son ami ou son parent, a été blessé ou tué, et qu’un autre, en manquant à ce devoir, a sauvé sa vie. N’est-ce pas cela que tu dis ?

ALCIBIADE.

C’est cela même.

SOCRATE.

Le secours qu’un homme donne à son ami, tu l’appelles une chose honnête, en ce qu’il tâche de sauver celui qu’il est obligé de secourir ; et n’est-ce pas ce qu’on appelle valeur ?

ALCIBIADE.

Oui.

SOCRATE.

Et ce même secours, tu l’appelles une chose mauvaise, à cause des blessures et de la mort qu’elle nous attire ?

ALCIBIADE.

Oui.

[115c] SOCRATE.

Mais la vaillance, n’est-ce pas une chose, et la mort une autre ?

ALCIBIADE.

Assurément.

SOCRATE.

Par conséquent, le secours qu’on donne à son ami dans un combat n’est pas une chose honnête et une chose mauvaise par le même endroit ?

ALCIBIADE.

Non.

SOCRATE.

Mais vois si ce qui fait une action honnête, ne la fait pas bonne, comme dans le cas dont il s’agit. Tu as reconnu que, du côté de la valeur, secourir son ami est honnête. Examine donc présentement si la valeur est un bien ou un mal ; et voici le moyen de bien faire cet examen. Que te souhaites-tu, à toi-même, des biens ou des maux ?

ALCIBIADE.

Des biens.

[115d] SOCRATE.

Et les plus grands, surtout ? Et tu ne voudrais pas en être privé ?

ALCIBIADE.

Non, assurément.

SOCRATE.

Que penses-tu donc de la valeur ? A quel prix consentirais-tu à en être privé ?

ALCIBIADE.

A quel prix ? Je ne voudrais pas même de la vie, à condition [d]’être un lâche.

SOCRATE.

La lâcheté te paraît donc le dernier des maux ?

ALCIBIADE.

Sans doute.

SOCRATE.

Égal à la mort même ?

ALCIBIADE.

Oui, certes.

SOCRATE.

La vie et la valeur, ne sont-ce pas les contraires de la mort et de la lâcheté ?

ALCIBIADE.

Qui en doute?

[115e] SOCRATE.

Et tu souhaites les unes, et repousses les autres ?

ALCIBIADE.

Eh bien ?

SOCRATE.

N’est-ce pas que tu trouves les unes très bonnes et les autres très mauvaises ?

ALCIBIADE.

Sans difficulté.

SOCRATE.

Tu reconnais donc toi-même que secourir son ami à la guerre, [c]’est une chose honnête, par son rapport au bien, qui est la vaillance ?

ALCIBIADE.

Oui, je le reconnais.

SOCRATE.

Et que [c]’est une chose mauvaise, par son rapport au mal, [c]’est-à-dire, à la mort ?

ALCIBIADE.

Oui.

SOCRATE.

Il suit qu’on doit appeler chaque action selon ce qu’elle produit : si tu l’appelles bonne quand il en revient du bien, [116a] il faut aussi l’appeler mauvaise quand il en revient du mal.

ALCIBIADE.

Il me le semble.

SOCRATE.

Une action n’est-elle pas honnête en tant qu’elle est bonne, et déshonnête en tant qu’elle est mauvaise ?

ALCIBIADE.

Sans contredit.

SOCRATE.

Ainsi lorsque tu dis que de secourir son ami dans les combats, [c]’est une action honnête, et en même temps une action mauvaise, [c]’est comme si tu disais qu’elle est bonne et qu’elle est mauvaise.

ALCIBIADE.

Il me paraît que tu dis assez vrai.

SOCRATE.

Il n’y a donc rien [d]’honnête qui soit mauvais en tant qu’honnête, ni rien de déshonnête qui soit bon en ce qu’il est déshonnête.

[116b] ALCIBIADE.

Cela me paraît ainsi.

SOCRATE.

Continuons ; et considérons la chose [d]’une autre façon. Vivre honnêtement, n’est-ce pas bien vivre ?

ALCIBIADE.

Oui.

SOCRATE.

Et bien vivre, n’est-ce pas être heureux[428] ?

ALCIBIADE.

Oui.

SOCRATE.

N’est-on pas heureux par la possession du bien?

ALCIBIADE.

Très certainement.

SOCRATE.

Et le bien, n’est-ce pas en vivant bien qu’on l’acquiert ?

ALCIBIADE.

Assurément.

SOCRATE.

Bien vivre est donc un bien ?

ALCIBIADE.

Qui en doute ?

SOCRATE.

Et bien vivre, [c]’est vivre honnêtement ?

ALCIBIADE.

Oui.

[116c] SOCRATE.

L’honnête et le bien nous paraissent donc la même chose ?

ALCIBIADE.

Cela est indubitable.

SOCRATE.

Et par conséquent, tout ce que nous trouverons honnête, nous devons le trouver bon ?

ALCIBIADE.

Nécessairement.

SOCRATE.

Eh bien ! ce qui est bon est-il utile, on non ?

ALCIBIADE.

Utile.

SOCRATE.

Te souviens-tu de ce dont nous sommes convenus relativement à la justice ?

ALCIBIADE.

Il me semble que nous sommes convenus que ce qui est juste est honnête.

SOCRATE.

Et que ce qui est honnête est bon ?

ALCIBIADE.

Oui.

[116d] SOCRATE.

Et que ce qui est bon est utile ?

ALCIBIADE.

Oui.

SOCRATE.

Par conséquent, Alcibiade, tout ce qui est juste est utile.

ALCIBIADE.

Il me semble.

SOCRATE.

Prends bien garde que [c]’est toi qui assures tout cela ; car pour moi, je ne fais qu’interroger.

ALCIBIADE.

J’en ai bien l’air.

SOCRATE.

Si quelqu’un donc, pensant bien connaître la nature de la justice, entrait dans l’assemblée des Athéniens ou des Péparéthiens[429], et qu’il leur dît qu’il sait très certainement que les actions justes sont quelquefois mauvaises, ne te moquerais-tu pas de lui, toi qui viens de dire toi-même [116e] que la justice et l’utilité sont la même chose ?