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PRIMEIRO ALCIBÍADES

Platão (Alcibíades I:109c-113c) – o que é o justo?

sexta-feira 11 de fevereiro de 2022, por Cardoso de Castro

    

Robin

Socrate  : Alors, n’est-il pas vrai que ce «valoir mieux» sur lequel je t’interrogeais tout à l’heure par rapport à la décision de faire ou non la guerre, et à ceux auxquels il faut ou ne faut pas la faire, et dans le temps qu’il faut ou ne faut pas, ce doit être précisément ce qui est plus juste, n’est-ce pas?

Alcibiade: Oui, c’est évident!

— [d] En ce cas, que dirons-nous, cher Alcibiade? Est-ce toi qui ne t’es pas aperçu que cela, tu ne le sais pas? ou bien est-ce moi qui ne me suis pas aperçu que tu l’apprenais en fréquentant l’école d’un maître qui t’a enseigné à distinguer ce qui est plus juste de ce qui est plus injuste? Qui est ce maître? Dis-le-moi afin que, par ton entremise, je puisse, moi aussi, être admis à fréquenter son école!

— Tu railles, Socrate!

— Non, par ce Zeus   de l’Amitié, qui est le tien comme le mien, [e] et par lequel, pour rien au monde, je ne voudrais jurer en vain! Mais, si toutefois tu le peux, dis-moi qui est ce maître!

— Et si je ne peux pas, qu’est-ce que cela fait? N’y a-t-il pas moyen pour toi d’imaginer que j’aie pu, par un autre procédé, acquérir la connaissance du juste et de l’injuste?

— Oui, à condition au moins que, ce procédé, tu l’aies trouvé.

— Tu n’estimes pas cependant que j’aie pu le trouver?

— Bien sûr que si! à condition pour toi de l’avoir cherché...

— Et après? tu penses donc que je ne l’ai pas cherché?

— C’est, à mon avis, ce que tu aurais fait, si tu avais cru ne pas le connaître...

— Et après? n’y a-t-il donc pas eu un temps où un tel état a pu être le mien?

— Tu as raison! Tu peux donc me dire quel fut ce temps, [110a] où tu ne croyais pas avoir la connaissance du juste et de l’injuste! Voyons, est-ce l’an passé que tu en étais en quête, ne croyant pas avoir cette connaissance? Ou bien croyais-tu l’avoir? Réponds-moi la vérité, afin de nous éviter de converser pour rien!

— Mais oui, je croyais l’avoir!

— Et n’en était-il pas de même, il y a trois, quatre ou cinq   ans?

— Si fait!

— Il est certain pourtant qu’avant ce temps-là tu étais, n’est-ce pas? un petit garçon?

— Oui.

— Ah! je le sais maintenant fort bien! c’est alors que tu croyais avoir cette connaissance...

— Et comment le sais-tu?

— [b] Maintes fois, à l’école et ailleurs, je t’entendais, quand, petit garçon, tu jouais aux osselets ou à quelque autre jeu, ne point marquer d’embarras sur les questions de justice et d’injustice, mais déclarer au contraire, bien haut et sûr de toi, de qui que ce fût d’aventure parmi les autres enfants, que un tel était méchant et injuste, t’ayant fait une injustice. Est-ce que je ne dis pas la vérité?

— Mais que devais-je donc faire, Socrate, quand on me faisait une injustice?

— Qu’est-ce que tu entends par là? Ce que tu aurais dû faire, à supposer qu’alors tu aurais d’aventure ignoré si on te faisait, ou non, une injustice?

— [c] Non, par Zeus! quant à moi, je ne l’ignorais pas, je connaissais au contraire avec certitude qu’on me faisait une injustice!

— Ainsi, c’est dès ton enfance, à ce qu’il semble, que tu croyais avoir la connaissance du juste et de l’injuste?

— Oui, ma foi! et même je l’avais, cette connaissance!

— À quel moment l’avais-tu donc découverte? Car je ne pense pas que ce soit du moins dans le temps où tu croyais la posséder!

— Non, certes!

— Quand est-ce, alors, que tu estimais en être ignorant? Réfléchis: ce temps-là, en effet, tu ne le trouveras pas.

— Tout au moins, par Zeus! je ne suis pas à même de le dire!

— [d] Si tu possèdes cette connaissance, ce n’est donc pas parce que tu l’as trouvée.

— Non, c’est évident!

— Ne disais-tu pas pourtant tout à l’heure que tu ne connais pas non plus ces choses parce que tu les as apprises? Mais, si tu ne les as ni trouvées, ni apprises, comment les connais-tu, et de quelle source en as-tu acquis la connaissance?

— Mais sans doute ai-je eu tort de te dire que cette connaissance, je l’avais trouvée tout seul!

— Dans l’autre cas, qu’est-ce qui se passait?

— Que je l’acquérais, je pense, par l’enseignement, et moi avec les autres.

— Voilà que nous en revenons au même propos: de qui tiens-tu cet enseignement?

— [e] De tout le monde!

— En t’en rapportant à ce «tout le monde», tu ne t’abrites pas derrière des maîtres bien sérieux!

— Qu’est-ce à dire? Tout le monde n’est pas suffisamment capable d’enseigner...?

— En tout cas, pas à jouer au trictrac! Et pourtant je ne crois pas que ce soit un enseignement plus élevé que celui de la justice. Mais quoi? tu n’es pas, toi, de cet avis?

— Si fait!

— Alors, les choses moins élevées, ce «tout le monde» n’est pas en état de les enseigner, et il l’est pour les choses plus sérieuses?

— Ma foi, je le pense! Tout au moins est-il en état d’enseigner une foule d’autres choses plus sérieuses que de jouer au trictrac!

— De quelle sorte sont ces choses-là?

— [111a] C’est de [tout le monde], par exemple, que j’ai appris à parler le grec, et je ne serais pas à même de nommer le maître qui me l’a appris; c’est au contraire à ce maître, que tu qualifies de peu sérieux, que je rapporte la connaissance que j’en ai.

— Eh mais, mon brave! Voilà une chose dont ce «tout le monde» est bon maître et mériterait pour son enseignement de justes éloges...

— Pourquoi donc?

— Parce que là-dessus il possède ce qu’il faut que possèdent les bons maîtres...

— De quoi veux-tu parler?

— Ne sais-tu pas que ceux qui doivent enseigner n’importe quoi doivent commencer par savoir eux-mêmes ce qu’ils enseignent? Ne le sais-tu pas?

— [b] Comment en effet ne le saurais-je pas?

— Mais ne sais-tu pas aussi que ceux qui savent s’accordent entre eux et ne sont pas en désaccord?

— Oui.

— Or, les choses sur lesquelles il y a désaccord, diras-tu que ce sont des choses que l’on sait?

— Non certes!

— Comment donc alors les enseignerait-on?

— D’aucune manière!

— Mais quoi? Penses-tu qu’il y ait, dans l’opinion de ce «tout le monde», désaccord sur ce que c’est que «pierre» ou «bois»? Les réponses qu’on fait à tes questions ne sont-elles pas concordantes, [c] et n’est-ce pas à la même chose que chacun court selon qu’il veut une pierre ou du bois? Pareillement pour tout ce qui est de cet ordre. C’est en ce sens, à peu près, que je comprends ce que tu appelles savoir parler le grec: n’est-ce pas cela?

— Oui, c’est cela.

— Pour cela, donc, ils s’accordent, n’est-ce pas? entre eux, ainsi que nous l’avons dit, et en outre privément avec eux-mêmes; et, pour ce qui est de la chose publique, les Cités ne sont pas en contestation mutuelle, les unes se servant de tel nom, les autres d’un nom différent?

— Non, effectivement.

— [d] Il serait donc naturel que, là-dessus au moins, même tout le monde fût un bon maître!

— Oui.

— Donc, si notre intention était de faire que quelqu’un eût une connaissance de cela, n’aurions-nous pas raison de l’envoyer à l’école de ce «tout le monde»?

— Hé oui! absolument.

— Mais quoi? Si notre intention avait été, non pas seulement qu’il connût ce que c’est que «homme» et ce que c’est que «cheval», mais encore quels sont ceux, de part et d’autre, qui sont bons, ou qui ne le sont pas, pour courir, est-ce que cela, tout le monde serait encore suffisamment apte à l’enseigner?

— Certes non!

— N’est-ce pas pour toi une preuve suffisante que tout le monde ne sait pas cela [e] et n’en est pas non plus maître juré, que sur cela il n’y ait point du tout mutuel accord?

— Ma foi, oui!

— Mais quoi? Si notre intention avait été, non pas seulement qu’il connût ce que c’est que «homme», mais encore quels hommes sont bien portants ou malades, est-ce qu’alors ce tout le monde serait pour nous un maître suffisant?

— Certes non!

— Or, si tu constatais un désaccord dans ses opinions, serait-ce pour toi la preuve que c’est là-dessus un mauvais maître?

— Ma foi, oui!

— Mais alors, qu’en est-il maintenant? Quand il s’agit de dire ce qui est juste et ce qui est injuste, dans les hommes comme dans les choses, [112a] est-ce que, à ton avis, tout le monde est d’accord, et chacun avec soi-même  , et tous entre eux?

— Par Zeus! pas le moins du monde, Socrate!

— Mais quoi? n’est-ce pas là-dessus que le désaccord est à son comble?

— Et même de beaucoup!

— Au moins, je ne pense pas que jamais tu aies vu, ni entendu dire, que des hommes, sur la question de savoir si tel est, ou non, bien portant, sont assez fortement en désaccord pour se battre à cause de cela et pour se tuer les uns les autres!

— Certes non!

— [b] Mais, quand il s’agit de ce qui est juste et injuste, c’est ce qui arrive, je le sais fort bien pour mon compte! Et, même si tu n’en as pas été le témoin oculaire, en tout cas tu en connais par ouï-dire beaucoup d’exemples, principalement par Homère, dont tu as en effet entendu les récits, dans l’Odyssée et dans l’Iliade.

— Ah oui! bien certainement, Socrate!

— Donc ce sont des poèmes, n’est-ce pas, qui traitent d’une différence entre le juste et l’injuste?

— Oui.

— C’est à cause de leur désaccord là-dessus qu’Achéens et Troyens se sont battus et entretués? [c] qu’Ulysse a mis à mort les prétendants de Pénélope?

— C’est la vérité!

— Et c’est encore le cas pour ceux des Athéniens, des Lacédémoniens et des Béotiens qui ont péri à Tanagra et, plus tard, à Coronée où Clinias, ton père  , fut au nombre des morts: il n’y a pas eu alors non plus d’autre motif pour amener ces morts, ces batailles, sinon un désaccord relatif au juste et à l’injuste! N’est-il pas vrai?

— C’est la vérité!

— [d] Devrons-nous dire alors que ces hommes avaient la connaissance de cette mati  ère, sur laquelle ils étaient assez fortement en désaccord pour en venir mutuellement, dans leur contestation, aux dernières extrémités?

— Au moins il n’y paraît pas!

— Mais n’est-ce pas à de tels maîtres que tu t’en rapportes, à des maîtres dont tu conviens que la connaissance leur manque?

— J’en ai bien l’air!

— Mais alors quelle probabilité y a-t-il que tu aies la connaissance du juste et de l’injuste, quand à leur sujet tu vas comme cela de droite et de gauche, et que, ni tu ne l’as, visiblement, acquise de personne, ni tu ne l’as trouvée toi-même?

— En se fondant sur ce que tu dis, la chose n’est pas probable!

— [e] Cette réponse, ne vois-tu pas en revanche, Alcibiade, à quel point elle est incorrecte?

— Et en quoi?

— En ce que tu prétends que c’est moi qui dis cela!

— Eh quoi? Ce n’est pas toi qui dis que je n’ai aucune connaissance relativement au juste et à l’injuste?

— Non, bien sûr!

— Alors, c’est moi?

— Oui, c’est toi!

— Et comment donc?

— Voici comment tu le sauras. Si je te demande lequel est le plus grand, de un ou de deux, n’affirmeras-tu pas que c’est deux?

— Ma foi, oui!

— Et de combien?

— De un.

— Mais lequel de nous dit que c’est de un que deux est plus grand que un?

— C’est moi.

— Or c’est moi qui interrogeais, et toi qui répondais?

— Oui.

— [113a] Quel est dès lors, visiblement, celui qui là-dessus énonce son opinion? moi qui interroge, ou bien toi qui réponds?

— C’est moi.

— Et si maintenant je te demande quelles sont les lettres dont est fait mon nom: «Socrate», et que tu me répondes quelles sont ces lettres, qui de nous les énonce?

— C’est moi.

— Poursuivons donc! En un mot, dis-le moi  , quand il y a question et réponse, qui énonce son opinion? celui qui pose la question, ou bien celui qui y répond?

— C’est, me semble-t-il bien, Socrate, celui qui y répond.

— [b] Or, tout à l’heure, et d’un bout à l’autre de notre conversation, n’était-ce pas moi qui posais les questions?

— Oui.

— Et toi qui y répondais?

— Hé! absolument.

— Mais quoi? ce qui a été dit, lequel de nous deux l’a dit?

— D’après ce dont nous sommes tombés d’accord, Socrate, il est évident que c’est moi.

— Et ce qui a été dit, n’est-ce donc pas ceci: relativement au juste et à l’injuste, le bel Alcibiade, fils de Clinias, n’en a pas de connaissance, mais il croyait en avoir? et il se proposait, étant venu à l’Assemblée du Peuple, d’y donner aux Athéniens son avis, sur des questions dont il n’avait aucune connaissance? N’était-ce pas cela?

— [c] C’est évident!

Cousin

SOCRATE.

Mais ce mieux dont je te parlais tantôt au sujet de la paix ou de la guerre, pour savoir à qui, quand et comment il faut faire la guerre et la paix ; n’est-ce pas toujours le plus juste ?

ALCIBIADE.

Il paraît, au moins.

[109d] SOCRATE.

Comment donc ! cher Alcibiade, il faut ou que, sans le savoir, tu ignores ce que [c]’est que le juste, ou qu’à mon insu tu sois allé chez quelque maître qui te l’ait appris, et qui t’ait enseigné à distinguer le juste et l’injuste. Qui est ce maître ? dis-le-moi, je t’en prie, afin que tu me mettes entre ses mains et me recommandes à lui.

ALCIBIADE.

Tu te moques, Socrate.

SOCRATE.

Non, je le jure par le Dieu   qui préside à notre amitié[422], et qui est de tous les dieux celui que je voudrais le moins offenser par un parjure. Je t’en prie, si tu as un maître, dis-moi qui il est.

[109e] ALCIBIADE.

Eh bien ! quand je n’en aurais point ? crois-tu que je ne puisse savoir [d]’ailleurs ce que [c]’est que le juste et l’injuste ?

SOCRATE.

Tu le sais si tu l’as trouvé.

ALCIBIADE.

Et crois-tu que je ne l’aie pas trouvé ?

SOCRATE.

Tu l’as trouvé si tu l’as cherché.

ALCIBIADE.

Penses-tu donc que je ne l’aie pas cherché ?

SOCRATE.

Tu l’as cherché si tu as cru l’ignorer.

ALCIBIADE.

T’imagines-tu donc qu’il n’y ait pas eu un temps où je l’ignorais ?

SOCRATE.

Très bien dit. Mais peux-tu me marquer précisément ce temps [110a] où tu as cru ne pas savoir ce que [c]’est que le juste et l’injuste ? Voyons, était-ce l’année passée que tu le cherchais, croyant l’ignorer ? ou croyais-tu le savoir ? Dis la vérité, afin que notre conversation ne soit pas vaine.

ALCIBIADE.

Mais je croyais bien le savoir.

SOCRATE.

Et il y a trois, quatre et cinq ans, ne le croyais-tu pas de même ?

ALCIBIADE.

Oui.

SOCRATE.

Avant ce temps-là tu n’étais qu’un enfant, n’est-ce pas ?

ALCIBIADE.

Assurément.

SOCRATE.

Dans ce temps-là même, je suis bien sûr que tu croyais le savoir.

ALCIBIADE.

Comment en es-tu si sûr?

[110b] SOCRATE.

C’est que pendant ton enfance, chez tes maîtres et ailleurs, et lorsque tu jouais aux osselets ou à quelque autre jeu, je t’ai vu très souvent ne point balancer sur le juste et l’injuste, et dire [d]’un ton ferme et assuré à tel ou tel de tes camarades que [c]’était un méchant, un injuste, qu’il faisait une injustice[423]. N’est-il pas vrai ?

ALCIBIADE.

Que devais-je donc faire, à ton avis, quand on me faisait quelque injustice ?

SOCRATE.

Entends-tu ce que tu devais faire en supposant que tu eusses ignoré que ce qu’on te faisait fût une injustice, ou en supposant le contraire?

[110c] ALCIBIADE.

Mais je ne l’ignorais point du tout, je savais parfaitement qu’on me faisait injustice.

SOCRATE.

Tu vois donc par là que, lors même que tu n’étais qu’un enfant, tu croyais connaître le juste et l’injuste.

ALCIBIADE.

Je croyais le connaître, et je le connaissais.

SOCRATE.

En quel temps l’avais-tu trouvé ? car ce n’était pas lorsque tu croyais le savoir.

ALCIBIADE.

Non, sans doute.

SOCRATE.

En quel temps croyais-tu donc l’ignorer ? Réfléchis bien, car j’ai grand ‘peur que tu ne trouves pas ce temps-là.

ALCIBIADE.

En vérité, Socrate, je ne saurais te le dire.

[110d] SOCRATE.

Tu ne connais donc pas le juste et l’injuste, pour l’avoir trouvé de toi-même ?

ALCIBIADE.

Il n’y a pas [d]’apparence.

SOCRATE.

Mais tu avouais tout à l’heure que tu ne l’as pas appris non plus ; or, si tu ne l’as ni trouvé de toi-même, ni appris des autres, comment le sais-tu donc ? D’où cette connaissance t’est-elle venue?

ALCIBIADE.

Mais peut-être que j’ai mal répondu, en disant que je l’ai trouvé de moi-même.

SOCRATE.

Dis-moi donc comment cela s’est fait ?

ALCIBIADE.

Je l’ai appris, je pense, tout comme les autres.

SOCRATE.

Nous voilà à recommencer. De qui l’as-tu appris ? dis-moi.

[110e] ALCIBIADE.

Du peuple.

SOCRATE.

En citant le peuple tu n’as pas recours, mon cher Alcibiade, à un fort bon maître.

ALCIBIADE.

Quoi ! le peuple n’est-il pas capable de l’enseigner ?

SOCRATE.

Pas même d’enseigner ce qui est bien ou mal aux échecs[424], ce qui est pourtant un peu moins difficile, à mon avis, que d’enseigner la justice. Eh bien ! ne le crois-tu pas comme moi ?

ALCIBIADE.

Oui, sans doute.

SOCRATE.

Et s’il n’est pas capable de t’enseigner des choses moins difficiles, comment t’en enseignerait-il de plus difficiles ?

ALCIBIADE.

Je suis de ton avis. Cependant le peuple est capable [d]’enseigner beaucoup de choses bien plus difficiles que les échecs.

SOCRATE.

Et lesquelles?

[111a] ALCIBIADE.

Notre langue, par exemple, je ne l’ai apprise que du peuple, je ne pourrais pas te nommer un seul maître que j’aie eu pour cela ; et je n’en puis citer [d]’autre que ce peuple, que tu trouves un si mauvais maître.

SOCRATE.

Oh ! pour la langue, mon cher, le peuple est un très excellent maître, et l’on aurait grand ‘raison de louer ses leçons dans ce genre.

ALCIBIADE.

Pourquoi ?

SOCRATE.

Parce qu’il a dans ce genre tout ce que doivent avoir les meilleurs maîtres.

ALCIBIADE.

Qu’est-ce donc qu’il a?

SOCRATE.

Ceux qui veulent enseigner une chose, [111b] ne doivent-ils pas la bien savoir d’abord ?

ALCIBIADE.

Qui en doute ?

SOCRATE.

Ceux qui savent une chose ne doivent-ils pas être d’accord entre eux sur ce qu’ils savent, et n’en pas disputer ?

ALCIBIADE.

Oui.

SOCRATE.

Et crois-tu qu’ils sachent bien ce dont ils disputeraient ?

ALCIBIADE.

Nullement.

SOCRATE.

Comment donc l’enseigneraient-ils ?

ALCIBIADE.

Ils ne le pourraient d’aucune façon.

SOCRATE.

Eh quoi ! est-ce que le peuple n’est pas d’accord de la signification de ces mots, une pierre, un bâton ? Interroge qui tu voudras, tous ne répondront-ils pas [111c] de même, tous ne courront-ils pas à la même chose, s’ils veulent avoir une pierre ou un bâton ? N’en est-il pas ainsi du reste ? Car je comprends que voilà ce que tu veux dire par savoir la langue, n’est-ce pas ?

ALCIBIADE.

Oui.

SOCRATE.

Tous les Grecs ne sont-ils pas [d]’accord sur cela entre eux de particulier à particulier et de peuple à peuple ?

ALCIBIADE.

Certainement.

SOCRATE.

Ainsi, sous ce rapport, le peuple serait un excellent maître?

[111d] ALCIBIADE.

Nul doute.

SOCRATE.

Si donc nous voulions que quelqu’un sût bien une langue, nous ne pourrions mieux faire que de l’envoyer à l’école du peuple ?

ALCIBIADE.

Non assurément.

SOCRATE.

Mais si, au lieu de vouloir savoir ce que signifient les mots [d]’homme ou de cheval, nous voulions savoir quel cheval fait un bon ou un mauvais coursier, le peuple serait-il capable de nous l’apprendre?

ALCIBIADE.

Nullement.

SOCRATE.

Et une marque bien sûre qu’il ne le sait pas, et [111e] qu’il ne pourrait l’enseigner, [c]’est qu’il n’est pas là-dessus [d]’accord avec lui-même, le moins du monde.

ALCIBIADE.

Tu as raison.

SOCRATE.

Et si nous voulions savoir, non pas ce que signifie le mot homme, mais ce que [c]’est qu’un homme sain ou malsain, le peuple serait-il en état de nous l’apprendre ?

ALCIBIADE.

Non, certes.

SOCRATE.

Et ne conclurais-tu pas que [c]’est là-dessus un assez mauvais maître, si tu le voyais en contradiction avec lui-même ?

ALCIBIADE.

Sans difficulté.

SOCRATE.

Eh bien ! sur le juste et sur l’injuste, en fait [d]’hommes [112a] ou [d]’affaires, crois-tu que le peuple soit [d]’accord et avec lui-même et avec les autres?

ALCIBIADE.

Par Jupiter ! pas le moins du monde !

SOCRATE.

Et ne crois-tu pas au contraire, que [c]’est sur cela qu’il s’accorde le moins ?

ALCIBIADE.

J’en suis très persuadé.

SOCRATE.

Car je ne crois pas que tu aies jamais vu ou entendu dire que les hommes aient été si divisés sur la question de savoir si une chose est saine ou malsaine, qu’ils aient pris les armes et se soient égorgés les uns les autres.

ALCIBIADE.

Non, en vérité.

SOCRATE.

Mais, sur le juste et l’injuste, je sais bien, moi, que, si tu ne l’as pas vu, [112b] au moins tu l’as entendu dire à beaucoup [d]’autres, et, par exemple, à Homère, car tu as lu l’Odyssée et l’Iliade.

ALCIBIADE.

Oui, assurément, Socrate.

SOCRATE.

Et le fondement de ces poèmes, n’est-ce pas la diversité des sentiments sur la justice et sur l’injustice ?

ALCIBIADE.

Oui.

SOCRATE.

N’est-ce pas cette dissension qui a coûté tant de combats et tant de sang aux Grecs et aux Troyens, aux amants de Pénélope, et à Ulysse?

[112c] ALCIBIADE.

Tu dis vrai.

SOCRATE.

Et ceux qui moururent à Tanagre[425], Athéniens, Lacédémoniens, Béotiens, et, après, à Coronée[426], où ton père Clinias fut tué, le sujet de leurs querelles et de leur mort ne fut autre, je pense, que cette diversité de sentiments sur le juste et l’injuste. N’est-ce pas ?

ALCIBIADE.

Peut-on le nier ?

SOCRATE.

Oserons-nous donc dire que le peuple sache bien une chose sur laquelle [112d] il dispute avec tant [d]’animosité qu’il se porte aux dernières extrémités?

ALCIBIADE.

Il n’y paraît certes pas.

SOCRATE.

Eh ! voilà les maîtres que tu nous cites, toi qui conviens toi-même de leur ignorance !

ALCIBIADE.

Je l’avoue.

SOCRATE.

Quelle apparence donc que tu saches ce que [c]’est que le juste et l’injuste, sur lesquels tu es si flottant, et que tu parais n’avoir ni appris des autres, ni trouvé de toi-même ?

ALCIBIADE.

Il n’y a pas [d]’apparence, [d]’après ce que tu dis.

[112e] SOCRATE.

Comment ! [d]’après ce que je dis ! Ne vois-tu pas que tu parles fort mal, Alcibiade ?

ALCIBIADE.

En quoi donc ?

SOCRATE.

Tu prétends que [c]’est moi qui dis cela ?

ALCIBIADE.

Quoi ! n’est-ce pas toi qui dis que je ne sais rien de tout ce qui regarde la justice et l’injustice ?

SOCRATE.

Non, assurément, ce n’est pas moi.

ALCIBIADE.

Qui donc ? Moi peut-être ?

SOCRATE.

Toi-même.

ALCIBIADE.

Comment ?

SOCRATE.

Tu vas le voir. Si je te demandais quel est le plus grand nombre [d]’un ou de deux, ne me répondrais-tu pas que [c]’est deux ?

ALCIBIADE.

Oui.

SOCRATE.

Et de combien plus grand ?

ALCIBIADE.

D’un.

SOCRATE.

Quel est celui de nous deux qui dit que deux est plus qu’un ?

ALCIBIADE.

Moi.

SOCRATE.

N’est-ce pas moi qui interroge, et toi qui réponds ?

ALCIBIADE.

Oui.

[113a] SOCRATE.

Et sur le juste et l’injuste, n’est-ce pas moi qui interroge, et toi qui réponds ?

ALCIBIADE.

Cela est certain.

SOCRATE.

Et si je te demandais quelles lettres composent le nom de Socrate, et que tu les prononçasses, qui est-ce de nous deux qui les dirait ?

ALCIBIADE.

Moi.

SOCRATE.

Allons donc, conclus. Dans une conversation qui se passe en demandes et en réponses, qui affirme, celui qui interroge, ou celui qui répond ?

ALCIBIADE.

Celui qui répond, Socrate, à ce qu’il me semble.

[113b] SOCRATE.

Eh bien ! jusqu’ici n’est-ce pas moi qui ai interrogé ?

ALCIBIADE.

Oui.

SOCRATE.

Et toi qui as répondu?

ALCIBIADE.

Assurément.

SOCRATE.

Eh bien ! qui de nous a affirmé tout ce qui a été dit ?

ALCIBIADE.

Il faut bien que je convienne, Socrate, que [c]’est moi.

SOCRATE.

Et n’a-t-il pas été dit que le bel Alcibiade, fils de Clinias, ne sachant ce que [c]’est que le juste et l’injuste, et pensant pourtant bien le savoir, s’en va à l’assemblée des Athéniens pour leur donner son avis sur ce qu’il ne sait pas ? N’est-ce pas cela?

[113c] ALCIBIADE.

Il est vrai.