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La philosophie de Jacob Boehme

Koyré : Boehme - du mal, de la liberté, de l’être, du monde et de Dieu

Alexandre Koyré

lundi 4 août 2014

Extrait de « La philosophie de Jacob Boehme »

Le monde? et Dieu devaient être en même temps unis et séparés. Il fallait éviter un double danger : 1° de placer Dieu trop loin du monde, le rendre transcendant ; 2° de l’identifier à la nature?. C’est contre la notion d’un Dieu supra-céleste et transcendant que Boehme lutte d’abord (Cf. Aurora, XXII, 46, cité supra, p. 33) ; c’est contre la notion d’un Dieu-Nature qu’il lutte ensuite, l’ayant trouvée dans la doctrine de Stiefel et de Meth (Cf. Anti-Stifelius, I et II). Entre Dieu et le monde, il lui faudra trouver un terme moyen. Ainsi va naître la notion de la « Nature Éternelle », source créatrice de la nature du monde, et, en même temps, base organique de l’être spirituel de Dieu.

L’intuition de Boehme lui offre deux routes à parcourir : du monde à Dieu, de l’âme à Dieu. Or, de plus en plus, il lui apparaîtra que ces deux voies ne sont point convergentes ; aucune, d’ailleurs, n’est continue. Pas plus de l’âme et du monde vers Dieu, qu’inversement, de Dieu vers l’âme et vers le monde. Il y a des points où la pensée métaphysique s’arrête. Le développement se brise, la déduction ne peut aller plus loin. Il y a des éléments nouveaux à introduire, irrationnels, imprévisibles, qui troublent (turbiren) l’évolution [6]. De plus en plus, il va apparaître à Boehme que divergentes, brisées, ces lignes se croisent dans l’homme?, image de Dieu et être de la nature. Représentant de Dieu dans l’univers, représentant de l’univers en face de Dieu, l’homme deviendra de plus en plus la clé du monde. De plus en plus, il sera aussi la clé de voûte de l’univers. D’accidentelle, d’irrationnelle au commencement, son existence? deviendra, de plus en plus, fondée essentiellement en Dieu. L’essence de l’homme et de « ce monde » s’éloigneront de Dieu, mais par là même acquerront un être propre, une place déterminée [7]. N’anticipons point, toutefois, sur les développements futurs. Tout ce que nous voulions faire voir ici, c’est l’importance qu’il y a à suivre l’évolution de la doctrine de Boehme. Elle seule peut nous permettre de saisir les mobiles et les motifs derniers de sa pensée.

D’un autre point de vue encore, il est indispensable de ne point se tenir à la doctrine achevée. En effet, la pensée de Jacob Boehme, si organique que soit son évolution, subit des influencés multiples [8] ; le « germe », le chaos, pour employer les expressions de Boehme, se nourrit en se développant. La période des influences est celle de s,on silence forcé. L’Aurora nous montre, par contre, les sources toutes primitives, sensibles, grossières, parfois de conceptions qui se transforment, s’épurent, s’intellectualisent progressivement plus tard. Or, il nous semble que ce recours aux sources, aux origines, permet souvent, mieux que toute autre méthode, de retrouver le sens de sa doctrine [9].


Voir en ligne : Jacob Boehme


[6Boehme emploie les termes turbiren et turba dans le sens de trouble, perturbation. Turba magna c’est la grande perturbation consécutive à la chute. Or, ce n’était pas du tout le sens habituel du terme. M. Ruland, dans son précieux Lexicón Alchemiae. Frank-furt, 1 fil2 » p. 477, dit : Turba magna est astrorum firmamenti coeli innumera multitudo : item praesagium omnium earum rerum, quae in 4 Elementorum mundis fiunt, dess gantzen Gestirns Versammlung und ihre Wirhung. C’est un bon exemple de la manière dont Boehme modifie le sens des termes usuels et du danger qu’il y aurait d’interpréter les termes alchimiques et astrologiques, dont il fait usage, dans leur sens propre.

[7Il semble bien que cet accroissement de l’importance de l’être humain s’explique par une influence conjuguée de la doctrine du microcosme de Paracelse et de Weigel et de celle de Schwenkfeld sur l’essence divino-humaine du Christ, fils de Dieu en tant qu’il est homme. Sur cette dernière doctrine, cf. H. Dorner, Entwicklungsgeschichte der Lehre von der Person Christi. Berlin, 1853, Bd. II, p. 625 et suiv. ; Erbkam, Gesehichte des protestantischen Secten. Leipzig, 1848, p. 357 et suiv., et notre article Caspar Schwenkjeld, in Revue d’histoire et de philosophie religieuses, 1928, où l’on trouvera la bibliographie de la question.

[8Nous croyons pouvoir affirmer, à côté de l’influence certaine de Paracelse, Caspar Schwenckfeld et Weigel celles de Sebastien Frank et de la Théologie germanique. Pour cette dernière, cf H. Bornkamm, Luther und Boehme. Berlin, 1925, p. 36, 171, 215. Cf. aussi H. A. Fechner, op, cit., p. 54-56, 141 et suiv. ; Opel, Valentin Weigel. Leipzig, 1864, p. 233 et suiv. ; A. v. Harless, Jacob Boehme und die Alchimisten. Leipzig, 1870 ; 2e éd. Ibid., 1882 ; A. Bastian, Quellen und Wirhungen von Jacob Boehmes’ Gottesbegriff, in Zeitschrift fur Philosophie und philosophische Kritik, 1906, I, p. 168 et suiv. ; Peuckert, op. cit., p. 66-68, 84-85, 100-106.

[9Les influences - surtout l’influence de Paracelse - en amenant l’utilisation par Boehme d’une terminologie souvent mal comprise et toujours mal adaptée à ses besoins, rend la lecture de ces oeuvres postérieures - tout particulièrement celle de De Signatura Rerurn - particulièrement difficile. Il faut, comme nous l’avons indiqué plus haut, débarrasser la pensée de Boehme de cet appareil de notions qui l’habille en en cachant souvent le sens.