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L’entrée en métaphysique

Gaboriau : Le point de départ est-il l’« Épochê » husserlienne ?

Florent Gaboriau

mercredi 30 juillet 2014

Extrait de Florent Gaboriau, « L’Entrée en Métaphysique »

Si fort est en effet cet « inter-esse » que rien ne peut l’évacuer, x x- et qu’ainsi cet « intérêt à l’être » constitue bien, où que ce soit, le point de départ que nous cherchons à nous assurer. « Inter-esse » dont la présence se manifeste, phénoménologiquement, en n’importe quel « intérim rogare ». Il y a là une « inter-dimension » du cogito, telle que rien ne permet de l’escamoter jamais.

L’interrogateur est aussi selon nous un spectateur qui se dégage comme le voulait Husserl, pour mieux considérer : il abstrait. Son « épochê » en ce sens est également universelle, n’épargnant rien : car c’est « devant » toutes choses qu’il s’interroge « sur » elles. Mais le point de départ n’est pas déterminé par une problématique particulière, cartésienne ou husserlienne. L’inter-rogare y suffit comme tel, il s’identifie à l’inter-esse, ré-férence à l’être, quel qu’en soit le niveau de curiosité, physique ou mathématique.

La curiosité proprement métaphysique va s’interroger sur cet « ens », et le prendre en question à un niveau spécifique : « in quantum ens ». Avec une attitude de neutralité qui exclut au premier acte la dubitation. Le premier acte est en effet pré-sentation : et les sciences n’ap-portent pas « rien » comme objet?. Leur objet préexiste, qu’elles présentent, et le métaphysicien serait fort mal avisé de refuser a priori ce qu’on le prie d’abord d’examiner.

Le point strictement primitif de son enquête ne sera donc pas un point fixe. Il peut se déplacer de par tout l’être. C’est une oscillation interrogatoire qui ne s’arrête à rien, ayant trait à tout, et dont la projection sur un plan quelconque n’empêche pas qu’il y ait « lieu » toujours d’en venir à poser, concernant cet « ens », une question proprement métaphysique, « in quantum ens ».

Une telle question a déjà un « sens », et ce sens — métaphysique — est l’âme de toute question, n’importe où elle soit « posée ». Dégageons-nous en effet de cette « position » où elle est basée — physique et matématique ; le « sens de la question » est alors dans la question elle-même. C’est « l’être » en effet qui lui donne son sens. Et inversement, le sens de l’être n’est pour nous rien d’autre, en ce point de départ, que ce qui pro-voque inter-rogation. J’appelle « être en tant qu’être » ce qui fait « question en tant que telle ». Nous n’avons point à savoir d’avance ce que précisément nous cherchons. Nous le cherchons et désirons, — nous « enquêtons » — parce que nous ne le possédons point autant qu’il serait désirable. Oscillant dans sa fixité, précise dans le sens de son oscillation, la question métaphysique est partout où l’on s’interroge, en quoi que ce soit qui intéresse, pour en dégager justement, en vue de l’isoler et de l’étudier avec la pré-cision requise, cet intérêt existentiel.

Aussi bien nous paraît-il important d’arracher la philosophie à ce « fixisme » arbitraire dont Descartes symbolise l’origine?, et que ses variantes n’ont guère remis en question. De fait, un humanisme aberrant, à base de scientisme, a poussé dans notre mentalité des racines si profondes, qu’il convenait d’en découvrir le caractère traumatisant, diminuant pour la stature complète de l’homme? et de la science. Quelle disgrâce, à y bien réfléchir, et combien lourde de suites, pour un être effectivement « capable de », et « destiné à », que de se trouver refoulé, brimé dans son élan par une philosophie régressive. J’appelle ainsi toute philosophie soi-disant qui prend le nom et refuse la chose?, même si ce refus s’obtient par des considérations d’allure fort diserte. D’une part on n’entre pas de plain-pied en métaphysique : il faut s’y élever, par un dégagement proportionné, à l’aide de ce que l’on peut effectivement appeler une « épochê », si l’on entend par là l’abstraction? nécessaire, à maintenir en effet au-dessus du simple intérêt naturel et physique que chaque « moi » trouve aux choses le plus spontanément du monde?. Mais d’autre part justement, l’accès à ce niveau ne comporte nullement une négation préalable, en un doute effectif, de ce que tous les autres tiennent pour assuré. L’ « épochê » est illégitime, qui comprendrait un déni de l’être. Nous disons oui à l’abstraction, mais non à l’artifice.

Si l’on trouve tout normal en effet que l’expérience, la technique et la science aient effectivement pour objet un secteur du monde existant ; si aucun des spécialistes de ces différentes branches n’accepte de dire qu’il ne connaît « rien », pourquoi voudrait-on (et paradoxalement du côté des sciences physiques ou mathématiques) que le premier acte métaphysique soit précisément cette stérile et gratuite négation de l’être ? L’inconséquence est manifeste, et ne se soutient que par l’illogisme de ses promoteurs. Car enfin, revendiquer quelque valeur pour soi, dans le domaine des autres connaissances, c’est accepter qu’au départ le Métaphysicien ne se permette pas ce qu’on devrait juger en effet prétentieux et prématuré : un arrêt en nullité, sur ce que tout le monde par ailleurs reconnaît pour réel, à quelque titre. Qu’il examine ces titres, soit ! Mais d’abord qu’il voit ! Qu’il considère, qu’il inspecte avant de déclarer ! Le propre du métaphysicien n’est pas pour commencer, l’affirmation (ou la négation) de l’être : ce sont les autres secteurs qui prononcent cette affirmation. Le métaphysicien la trouve préexistante,quand il se met en devoir d’œuvrer. Le propre du métaphysicien, son premier geste, — d’emblée, d’entrée, — c’est la « considération » de l’être, l’examen (critique certes) de cette valeur singulière, partout présente, partout offerte, partout revendiquée, partout objet. Examen à entreprendre mais il suppose qu’on voit.Que ceux qui ne « voient » pas (ce dont il s’agit), s’abstiennent : il n’y a rien d’infamant à ne point s’apercevoir. Et c’est plus loyal que d’en traiter comme si on l’avait effectivement saisi dans l’objectif ce qui en relève, quand un glissement lui a substitué en réalité tout autre chose. La revendication husserlienne d’un dégagement, qui est prolongement, traduit sans doute une exigence à laquelle on ne peut que souscrire, pour y exhorter l’apprenti métaphysicien.Car se proposer de « connaître quel je suis?, moi qui suis certain que je suis » ou de « considérer les pensées qui naissent, lorsque je m’applique à la considération de mon être » (pour reprendre à la lettre des formules cartésiennes), c’est se livrer à la fortune des aiguillages, et aboutir en fait à la psychologie, — par là est demeurer en Physique, même si l’on parle encore de philosophie et qu’on n’aperçoive plus la déviation. La Métaphysique n’a point pour objet « mon être » ou mon âme, mais l’être quel qu’il soit, et en tant que tel.


Voir en ligne : Heidegger e suas referências