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L’entrée en métaphysique

Gaboriau : Le point de départ est-il l’« Épochê » husserlienne ?

Florent Gaboriau

mercredi 30 juillet 2014

Extrait de Florent Gaboriau, « L’Entrée en Métaphysique »

La philosophie cartésienne, comme la philosophie husserlienne illustrent en effet une double démarche, et s’inspirent de préoccupations propres. Voyons maintenant comment, le problème posé, on envisage, de part et d’autre, la solution. Pour Descartes, le problème métaphysique est un problème de connaissance?. Il s’agit de fonder la valeur objective? de celle-ci. Le recours à la véracité de Dieu s’explique dans cette perspective : il est l’auteur aussi bien des choses hors de moi que des idées en moi, il garantit la correspondance... Pour Husserl, le problème n’est pas de fonder cette correspondance, mais de prendre connaissance du sens que ce monde? a. Ce monde qui est là pour moi prétend avoir un être réel : très bien, mais quel est le sens possible de cet « être en soi » des choses, vu que ce monde puise tout son être dans ma conscience? et qu’il n’apparaît-être que là ?

« En termes cartésiens, on pourrait donc dire (pour décrire la position husserlienne) : il s’agit de savoir si la notion de ce monde comme ayant un être réel, comme existant en soi, est une notion légitime, une « idée » claire et distincte... Or à propos d’une telle question, il serait manifestement absurde, même dans la perspective de Descartes, de recourir à Dieu ; Dieu peut me garantir la « valeur objective » d’une idée dont je sais qu’elle est claire et distincte, mais pour savoir si elle l’est... il n’y a d’autre moyen que de « considérer mon intérieur » et d’examiner cette idée en elle-même.

Husserl ne peut donc pas chercher la solution de son problème dans la « théologie », mais dans l’ « égologie ». Il lui faut entreprendre l’analyse des « idées » — des vécus de conscience — par lesquels les choses « extérieures » me sont données, et plus particulièrement l’analyse des vécus de par lesquels elles me sont données comme « réellement existantes » : ce qui se révèle une tâche infiniment plus complexe que ne croyait Descartes. » [4]

Tâche inéluctable au reste, dans la ligne du « Cogito ». Car l’ « idée » ou la « notion » d’être que Descartes considère « d’elle-même si claire qu’on l’obscurcit en la voulant définir » demande aux yeux de Husserl « clarification » : que signifie-t-elle ? Et sans doute faut-il reconnaître ces clarifications souhaitables, — le sens de l’être n’est pas donné d’emblée, — mais partir de là n’est-ce pas prendre un mauvais départ, un départ tel qu’on n’arrive jamais...?

Ce à quoi on arrive mérite au moins d’être considéré, — même si l la raison de refuser un point de départ est comme telle indépendante des suites. On l’a dit :

« La radicalisation chez Husserl de la démarche cartésienne tient avant tout à une radicalisation du problème de la connaissance. La réduction au moi pensant met en question, selon Husserl, non pas seulement la certitude de la connaissance, mais avant tout son sens : la tâche première n’est pas de démontrer qu’un monde « hors de moi » correspond au monde tel qu’il est « dans mon entendément », mais de clarifier le sens et le mode d’être de ce monde « dans mon entendement » [5].

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Seulement qu’arrive-t-il si l’on se maintient dans l’épochê, et qu’au lieu d’en sortir, comme le cherchait Descartes, on reste à considérer « son intérieur » ? En poussant, comme le fait Husserl, l’explicitation de la conscience et de ses possibilités,on s’aperçoit que l’entreprise de prouver un monde hors de moi est un « non-sens » : Descartes aurait dû, «  » selon Husserl, trouver « dans son intérieur » non pas seulement l’ « image » du monde, mais le monde lui-même. « Car la conscience dont l’épochê vraiment radicale ouvre l’accès, n’est pas uniquement le lieu de la connaissance : elle est le lieu et la source de l’être [6]. » Bref, le point de départ est en même temps lieu d’arrivée. Il n’y a d’être que dans la conscience, parce qu’il n’y a de sens que là à cette expression.

On voit pourquoi l’épochê doit être maintenue. Elle n’a rien d’un artifice provisoire, ou d’un « moment » à dépasser. En dehors d’elle, le « moi », ne peut qu’aller et venir, vivre, s’adonner à la science positive ; mais non point philosopher. Pour « clarifier » le sens de l’existence?, il ne faut pas s’abandonner à la manière d’être que Husserl qualifie de « naturelle ». Tandis qu’en effet le monde et les choses se constituent dans le déroulement de mes « cogitations », le moi n’y contemple pas ce processus en « spectateur désintéressé », mais « épris » de ce monde, « intéressé » à leur être, à leur non-être, etc. Cet « intérêt » au monde constitué a, selon Husserl, une néfaste conséquence sur la manière dont le processus de la constitution apparaît au moi. D’où le « retrait » qu’il préconise, — cette « épochê » qu’un autre intérêt sans doute porte encore, secrètement, au moment même où l’on croit y échapper.


Voir en ligne : Heidegger e suas referências


[4Alexandre Löwit, art. cit., p. 407.

[5A. Löwit, art. cit., p. 415.

[6A. Löwit, art. cit., p. 415.