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ÉTUDES DE PHILOSOPHIE ANCIENNE ET DE PHILOSOPHIE MODERNE

Brochard : LES MYTHES DANS LA PHILOSOPHIE DE PLATON

V. Brochard

lundi 17 juin 2013

Mais c’est surtout quand il s’agit de la divinité que l’interprétation des mythes du Timée prend une grande importance. Il en résulte avec évidence que le démiurge est conçu, ainsi que l’âme du monde? elle-même, comme appartenant au monde du devenir, c’est-à-dire comme soumis au changement, inférieur aux Idées placées au-dessus de lui, participant de leur nature? et, osons le dire, peut-être comme composé lui-même. Ce démiurge est le seul être qui dans Platon soit désigné par ce mot : le dieu, d theos. Des interprètes modernes ont bien pu, de leur autorité privée, transporter cette appellation à l’idée du Bien elle-même. Mais rien dans les textes n’autorise cette substitution, et si l’on va au fond des choses il est bien difficile de comprendre comment une Idée, au sens platonicien du mot, pourrait être en même temps l’Être individuel et personnel que tout le monde et Platon lui-même désigne par cette expression : le dieu, d theos. En fait, jamais Platon ni Aristote n’ont identifié l’idée du Bien avec Dieu, et, d’autre part, jamais l’Être que Platon appelle Dieu n’a été identifié avec l’idée du Bien. Au contraire, il en est expressément distingué dans le Timée, puisqu’il a les yeux fixés sur les Idées qui sont (les modèles et principalement sur le vivant en soi, auto zoon, dont il paraît bien qu’il participe lui-même. On est ainsi amené, prenant au pied de la lettre les textes ou les mythes du Timée, à considérer le démiurge ou le dieu de Platon comme un être inférieur et dérivé, subordonné aux Idées exactement comme le Jupiter de la religion grecque est subordonné au fatum, à cette différence près que, dans le système du philosophe grec, ce qui domine la divinité n’est plus une force aveugle et sourde, mais au contraire le suprême intelligible et la souveraine perfection. Cette interprétation est d’ailleurs confirmée par le passage du Phèdre où tous les dieux et le plus grand de tous à leur tête nous sont représentés contemplant les essences éternelles situées en dehors du ciel, exo tou ouranou (247, G). Dans les deux dialogues, la divinité habitant la limite du ciel appartient au monde de la génération ou du devenir.

A la vérité, on pourrait être tenté d’identifier le dieu de Platon ou le démiurge du Timée avec le principe qui dans le Philèbe (27, B) est appelé la cause, aitia, distinguée du fini, peras, de l’infini, apeiron, et du mélange des deux, mixton, et, pour le dire en passant, ces quatre principes des choses du Philèbe, sous des noms différents, correspondent exactement aux principes du dialogue soi-disant mythique du Timée : l’être, le devenir, le démiurge et la matière. Edouard Zeller a interprété cette doctrine du Philèbe en ce sens que ce seraient des Idées que désignerait le mot aitia. Mais cette interprétation est contredite par le fait que dans le Philèbe la cause est expressément appelée Jupiter et intelligence royale : Zeus ka basilikos noûs ; (30, D) ; et, dans le même endroit, il est dit, comme d’ailleurs dans le Timée, que l’intelligence suppose une âme, le noûs, la psyche. Si le démiurge du Timée est identique à la cause du Philèbe, il est donc une intelligence et une âme. Or les dialogues les moins mythiques de Platon nous représentent l’intelligence, noûs, comme inférieure de quelque degré à l’idée du Bien. A la fin du Philèbe, lorsque le philosophe, voulant définir le souverain Bien et ne pouvant en atteindre l’idée unique, essaye de l’embrasser sous trois idées différentes : syn trisi lathontes (65, A), il les énumère par ordre de dignité et place au premier rang la symétrie, symmetria, puis la beauté, kallos, et en troisième lieu l’intelligence et la vérité noûs kai aletheia (66, B) ; viennent ensuite les sciences et les opinions vraies. De même, dans la République (liv. VII, ol7, C), nous voyons l’idée du Bien engendrer l’intelligence et la vérité : noun kai aletheian paraskomene. Et ainsi se confirme par les textes les plus authentiques l’accord du Timée avec les autres dialogues. Ces exemples, auxquels il serait aisé d’en ajouter d’autres, suffisent à montrer comment la pensée philosophique de Platon, tout en restant fidèle à elle-même et d’accord avec ses principes essentiels, peut prendre, et peut-être doit prendre, dès qu’elle s’essaye à expliquer le monde sensible et le devenir - ce qui est après tout l’objet? de toute philosophie - la forme d’un mythe?. Le mythe se rattache ainsi par sa racine même au système, et il en fait vraiment partie intégrante. Enfin, si le philosophe grec fait une place dans sa doctrine à l’imagination et à la conjecture soutenues et contenues par la raison et la dialectique, il n’y a peut-être pas lieu de lui en faire un reproche, car de nos jours même la méthode la plus sévère n’interdit pas au savant de faire parfois des hypothèses et de risquer des inductions ou des conjectures qui, sans être des vérités définitives, passent cependant pour des vérités probables.


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