PhiloSophia

PHILO = Apreço + SOPHIA = Compreensão

Version imprimable de cet article Version imprimable

Accueil > Ocidente > Martin Heidegger (1889-1976) > Florent Gaboriau (1921-2002) > Gaboriau : A la recherche du « Point de départ »

L’entrée en métaphysique

Gaboriau : A la recherche du « Point de départ »

Florent Gaboriau

dimanche 20 décembre 2009

L’entrée en métaphysique, Florent Gaboriau.

A la recherche du « Point de départ » (le « Cogito » cartésien)

Sens du « Cogito »

La méthode cartésienne se constitue en vue d’établir la métaphysique ; il s’agit d’enraciner solidement dans une bonne terre l’arbre de la science universelle. « Comme ce n’est pas des racines ni du tronc des arbres qu’on cueille les fruits, mais seulement des extrémités de leurs branches, ainsi la principale utilité de la philosophie dépend de celles de ses parties qu’on ne peut apprendre que les dernières » (Principes, préf. IX, 15).

Le physicien termine donc par la métaphysique ; il y prend comme point de départ la pensée elle-même, mais en supposant déjà qu’elle a Dieu pour auteur [9]. Alors estime-t-on « par le Cogito, nous touchons pied dans la réalité : nous passons de la logique à la métaphysique ; nous sommes en possession du premier principe cherché ».

« Cette première vérité répond exactement aux exigences de nos règles formelles et elle leur fournit un contenu réel : en effet, nous avons là précisément une connaissance? immédiate, c’est-à-dire intuitive d’une nature? simple (le je comme sujet pensant), connaissance qui répond par conséquent à la règle de l’évidence et qui, par suite, ne peut être que vraie. Par le Cogito, la règle formelle de l’évidence devient principe réel de vérité. » (ib. J. Chevalier, 213-214).

Voyons maintenant les textes mêmes de Descartes :

« Lorsque j’ai dit que cette proposition : je pense, donc je suis?, est la première et la plus certaine qui se présente à celui qui conduit ses pensées par ordre, je n’ai pas pour cela nié qu’il ne fallût savoir auparavant ce que c’est que pensée, certitude, existence?, et que pour penser il faut être » (Principes, 1, 10).

« ... je me résolus de feindre que toutes les choses qui m’étaient jamais entrées en l’esprit? n’étaient non plus vraies que les illusions de mes songes. Mais aussitôt après je pris garde, pendant que je voulais ainsi penser que tout était faux, il fallait nécessairement que moi qui le pensais fusse quelque chose? ; et remarquant que cette vérité : je pense donc je suis, était si ferme et si assurée que toutes les plus extravagantes suppositions des sceptiques n’étaient pas capables de l’ébranler, je jugeais que je pouvais la recevoir sans scrupule pour le premier principe de la philosophie que je cherchais. » (Disc, de la Méth., 4° part.)

Sur quoi on remarquera qu’antérieurement au « je pense donc je suis » Descartes formule comme indubitable une autre proposition : « je suis quelque chose ». Descartes ne veux donc pas douter de sa propre existence, — ni de sa propre essence, la pensée. Tel est à ses yeux le premier fait indubitable. Or voyons ce qu’il met (à la faveur du Cogito) à l’abri du doute initial... Plus nous le verrons définir ce « cogito », et moins il nous apparaîtra recevable, comme fait premier qui s’impose.

Descartes explique en effet tout aussitôt :

« Examinant avec attention ce que j’étais, et voyant que je pouvais feindre que je n’avais aucun corps, et qu’il n’y ait aucun monde? ni aucun lieu où je fusse, mais je ne pouvais pas feindre pour cela que je n’étais point, et qu’au contraire de cela même que je pensais à douter de la vérité des autres choses, il suivait [10] très évidemment et très certainement que j’étais ; au lieu que, si j’eusse seulement cessé de penser encore que tout le reste de ce que j’avais jamais imaginé eût été vrai, je n’avais aucune raison [11] de croire que j’eusse été ; je connus de là que j’étais une substance dont toute l’essence ou la nature n’est que de penser, et qui pour être n’a besoin d’aucun lieu ni ne dépend d’aucune chose matérielle ; en sorte que moi, c’est-à-dire l’âme, par laquelle je suis ce que je suis, est entièrement distincte du corps, et même qu’elle est plus aisée à connaître que lui, et qu’encore qu’il ne fût point, elle ne laisserait pas d’être tout ce qu’elle est. » (Discours, ib.)

La suite n’est pas moins significative : « Et ayant remarqué qu’iï n’y a rien du tout en ceci, je pense donc je suis, qui m’assure que je dis la vérité, sinon que je vois clairement que pour penser il faut être, je jugeai que je pouvais prendre pour règle générale que les choses que nous concevons fort clairement et fort distinctement sont toujours vraies » (ib.).

Qu’il me trompe tant qu’il voudra (= l’éventuel esprit malin), il ne saura jamais faire que je ne sois rien tant que je penserai être quelque chose. De sorte qu’après y avoir bien pensé et avoir soigneusement examiné toutes choses, enfin il faut conclure et tenir pour constant que cette proposition : je suis, j’existe, est nécessairement vraie toutes les fois que je la prononce ou que je la conçois en mon esprit.

Mais je ne connaissais pas encore assez clairement quel je suis, moi qui suis certain que je suis ; de sorte que désormais il faut que je prenne soigneusement garde de ne prendre pas imprudemment quelque autre chose pour moi, et ainsi de ne me point méprendre dans cette connaissance que je soutiens être plus évidente et plus certaine que toutes celles que j’ai eues auparavant...Qu’est-ce donc que j’ai cru être ci-devant ? Sans difficulté j’ai pensé que j’étais un homme?. Mais qu’est-ce qu’un homme ? Dirai-je que c’est un animal raisonnable ? Non certes : car il me faudrait par après rechercher ce que c’est qu’un animal et ce que c’est que raisonnable, et ainsi d’une seule question je tomberais en une infinité d’autres plus difficiles et plus embarrassées ; et je ne voudrais pas abuser du peu de temps et de loisir qui me reste en l’employant à démêler de semblables difficultés. Mais je m’arrêterai plutôt à considérer ici les pensées qui naissaient ci-devant d’elles-mêmes en mon esprit et qui ne m’étaient inspirées que de ma seule nature, lorsque je m’appliquais à la considération de mon être...

Je n’admets maintenant rien qui ne soit nécessairement vrai : je ne suis donc, précisément parlant, qu’une chose qui pense, c’est-à-dire un esprit, un entendement ou une raison, qui sont des termes dont la signification m’était auparavant inconnue. Or je suis une chose vraie et vraiment existante : mais quelle chose ? Je l’ai dit : une chose qui pense. Et quoi davantage ? J’exciterai mon imagination pour voir si je ne suis point encore quelque chose de plus. Je ne suis point cet assemblage de membres que l’on appelle le corps humain, je ne suis point un air délié et pénétrant répandu dans tous ses membres... Mais qu’est-ce donc que je suis ? Une chose qui pense. Qu’est-ce qu’une chose qui pense ? C’est une chose qui doute, qui entend, qui conçoit, qui affirme, qui nie, qui veut, qui ne veut pas, qui imagine aussi et qui sent » (Méditation 2e).

Tel est le paquet de « certitudes « que Descartes nous livre à prendre sans contestation pour des « évidences » toutes simples au point de départ. La dose est telle qu’on hésite...


Voir en ligne : Heidegger et ses références


[9J. Chevalier souligne l’importance de ce présupposé divin : « Il faut bien garder ce principe en l’esprit si l’on veut comprendre la métaphysique cartésienne... Nous’ sommes ici en plein réalisme, et il est absurde d’attribuer à Descartes la doctrine que lui oppose Kant pour le réfuter » (op. cit., p. 200, note 3). Mais J. Chevalier qui vitupère d’un côté « ceux qui voient dans la doctrine du Cogito un idéalisme formel et subjectiviste, enfermant la pensée en elle-même » (alors qu’en effet Dieu en assure au préalable le débouché), hasarde une interprétation bien généreuse, quand il poursuit : « Descartes se fonde comme saint Thomas, sur une intuition objective, réelle. Il diffère du grand docteur beaucoup moins par sa doctrine, que par sa méthode, adaptée à notre époque comme celle de saint Thomas l’était à la sienne. » (ibid.).

[10Je souligne à dessein tout ce qui trahit en réalité une longue opération de raisonnement et de syllogismes inconscients.

[11Remarquer là encore le raisonnement à peine voilé, dont la majeure est clairement indiquée (« pour penser, il faut être »), et la conclusion (« je pense donc je suis ») « assurée » par le recours non dissimulé à ce que Descartes institue t règle générale ».