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Approches de l’Inde

Zimmer : ASPECTS DE LA PSYCHOTHÉRAPEUTIE HINDOUE

Heinrich Zimmer

mardi 11 novembre 2008

Extrait de « Approches de l’Inde. Tradition & Incidences. » Dir. Jacques Masui. Cahiers du Sud, 1949

Pour l’Hindou, l’inconscient, dans ses multiples manifestations, est une réalité acceptée tout naturellement ; qui réside, tel un démon, au cœur de son être, d’où émane son individualité extérieure, son ego perpétuellement changeant.

De même que ces puissances démoniques, produits de l’inconscient, résident au centre de toutes les choses créées et sont rendues tangibles et visibles grâce à elles, de même la séparation entre le sujet et l’objet?, qui domine toute notre philosophie, de Descartes Descartes René Descartes (1596-1650), mathématicien, physicien et philosophe français. à Kant Kant Emmanuel Kant (Immanuel en allemand), philosophe allemand , est inconnue pour l’Hindou. Son monde? n’est pas divisé entre des oppositions extérieures ou intérieures. L’ensemble des signes et des formes que la psychologie analytique a dénommé inconscient collectif est, pour lui, non seulement une réalité intérieure familière mais elle possède aussi les manifestations correspondantes dans le monde environnant, dans le macrocosme aussi bien que dans le microcosme.

Dans nos rêves d’Occidentaux nous nous voyons parfois pénétrer dans une chambre solitaire, une cellule mystérieuse, un endroit où se célèbrent des rites, des initiations, ou quelques fêtes. C’est un lieu analogue qui forme la toile de fond d’un nombre infini d’images indiennes et que le futur Yogin doit visualiser afin de conserver la déité dans son cadre pour s’unir à elle. Ce qui est né ainsi de la fantaisie de l’inconscient sert de base à d’innombrables temples. Dans l’Inde, l’architecture religieuse représente la vision constamment renouvelée d’une réalité intérieure projetée dans le monde extérieur. Non seulement la sculpture religieuse mais les temples eux-mêmes font partie de l’inconscient qui a pris forme au moyen de la pierre ou d’autres matériaux. Ses rêves, ses désirs et ses visions s’offrent ainsi au croyant, du dehors. Ils s’adressent non à son conscient ou à son intelligence mais au tréfonds de son âme. Dans cette Inde dont l’atmosphère est saturée par la transposition des visions intérieures et les figures des rêves, la magie et le divin sont encore partout à l’honneur. Il est donc à la fois facile et d’usage courant de conjurer ou d’allumer l’étincelle divine dans l’âme d’un être, ou d’apaiser les puissances démoniques. Facile également de les laisser vivre en soi-même afin d’expérimenter leur existence?. Nous sommes portés à considérer ce genre de communication directe avec le divin comme une exagération psychologique ou une manière arrogante de s’exprimer, un balbutiement archaïque ou une sentence théologique sans signification : il semble, en effet, impertinent ou sacrilège d’invoquer la déité comme si elle était personnellement au service de notre propre petite expérience.

Le lien qui unit le Guru et son élève est d’ordre sacerdotal, nourri de magie, de sacrements, de sorcellerie, de métamorphoses, etc.. Si nous pouvons appeler psychologie le fait d’éveiller chez le prochain une meilleure compréhension de lui-même, à l’aide de la magie, projeter, sur sa personnalité consciente une lumière nouvelle provenant des sources inconscientes, et créer un équilibre là où n’existait qu’un comportement jusqu’alors crispé et déformé, alors dans ce cas le pouvoir de la sorcellerie nous paraîtrait très désirable. Le psychothérapeutiste occidental doit laisser l’inconscient du patient effectuer la transformation, son rôle consistant à faire jaillir ces sources et à surveiller le processus. En tout cas il cache bien sa magie, elle est dissimulée et sans prétention... D’ailleurs, il n’est guère admis que le client puisse exiger du médecin d’accomplir sur lui des miracles. Celui-ci doit nier ses propres pouvoirs et conseiller plutôt au patient de travailler par lui-même. « Patient aide-toi », telle est la devise !

Dans l’Inde, la « sorcellerie » est un événement quotidien pratiqué chez soi et au dehors, que l’élève attend et que le Guru dirige. Il est à peine nécessaire de faire remarquer l’énorme danger qui entoure ces agissements. Rien de plus facile dans ces circonstances que de produire de la magie. Du point de vue hindou, le psychothérapeutiste occidental est handicapé par le fait de ne pouvoir utiliser davantage la sorcellerie. Si elle lui était permise ou même s’il pouvait l’employer quand elle est réclamée par le patient, non seulement il serait capable d’en produire mais il surmonterait facilement bien des obstacles de la thérapeutie.

C. G. Jung, dans son étude sur S. Freud, nous a montré les conditions dans lesquelles a grandi la doctrine freudienne : il les a trouvées en relation et en réaction? avec la manière de vivre et de penser du XIXe siècle. Il constate que non seulement Freud, mais également Nietzsche Nietzsche FRIEDRICH WILHELM NIETZSCHE (1844-1900) et la guerre mondiale, et même J. Joyce (l’équivalent de Freud dans le domaine de la littérature) constituent à la fois la réponse et l’aboutissement de ce siècle. Le mode de vie victorien avec son afféterie exagérée et sa trompeuse douceur, aussi bien que les obscures doctrines freudiennes, peuvent être considérés comme les deux faces d’une même pièce. Leur origine? est commune : la maladie du XIXe siècle. On pourrait presque dire que toute époque et tout comportement psychologique ont leurs propres maladies correspondantes, qui sont en quelque sorte l’envers de leurs vertus clairement exhibées. D’autre part, chaque époque reçoit une impulsion particulière émanant de ces régions que nous avons appelées « maladies ». Les missions puritaines civilisant de vastes territoires dans le monde, la puissante grandeur de l’impérialisme colonial, le sentiment de responsabilité qu’assume l’homme? blanc vis-à-vis de la terre entière, ainsi que l’ascétique auto-critique de la science, tout cela n’aurait pu croître sans ces sombres fondements. Cette « maladie » est, par conséquent, la source de volonté qui permet à l’esprit? des peuples de s’élever au-dessus des difficultés et des transformations historiques. Dans le cas de l’individu, la névrose peut devenir l’impulsion qui tend à l’accomplissement d’un effort déterminé, aussi bien dans le monde extérieur que dans le monde intérieur.

De son côté, et par des méthodes différentes, Malinovsky, ancien élève de Freud et professeur d’anthropologie à l’Université de Londres, arrive aux mêmes conclusions que Jung en ce qui regarde les limitations et la validité des doctrines freudiennes. Il a remarqué, par exemple, qu’une certaine tribu des Iles des Mers du Sud ne pouvait réellement posséder ni le complexe d’Œdipe ni le complexe de castration, dans le sens freudien, vu que chez eux la structure de la famille et les rapports entre les sexes sont totalement différents de l’Occident, le commerce sexuel en relation avec la parenté leur étant inconnu. Par contre, le complexe de l’inceste y joue un grand rôle parce que les liens entre frères et sœurs, dès la plus tendre enfance, sont entourés de tabous très stricts. Ceux-ci présentent un contraste frappant avec la liberté qui règne entre les sexes hors de la famille avant le mariage, et ils influencent grandement l’inconscient qu’ils tiennent constamment occupé. Il n’est donc pas surprenant, dans le cas de cette tribu, que le mythe? dé la transmission du feu se rattache au frère et à la sœur. Ce mythe possède dans de nombreuses cultures la plus haute signification symbolique par rapport à la structure sociale et aux relations entre les sexes. Dans ce cas particulier, c’est par la hardiesse coupable de ce couple mythologique du frère et de la sœur que s’accomplit le miracle surnaturel de la transmission.


Voir en ligne : HEINRICH ZIMMER