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Approches de l’Inde

Zimmer : ASPECTS DE LA PSYCHOTHÉRAPEUTIE HINDOUE

Heinrich Zimmer

mardi 11 novembre 2008

Extrait de « Approches de l’Inde. Tradition & Incidences. » Dir. Jacques Masui. Cahiers du Sud, 1949

L’Inde possède une ligne de conduite spirituelle aussi rigoureuse que la routine journalière du corps. Elle sert l’individu durant toute son existence? et rien ne lui échappe. Prenons, par exemple, le Kâmasûtra qui ; à la lumière de ces réflexions, se libérera facilement de la réputation « douteuse » dont les préjugés bourgeois de l’ère victorienne avaient cru bon de le doter. Il contient un enseignement révélé dont le lecteur occidental ne se rend pas compte, et qui est destiné à prévenir certaines difficultés et certaines misères de la vie. conjugale hindoue. Cette sagesse doit permettre à des époux peu faits pour s’entendre et s’harmoniser, de trouver un parfait bonheur et une complète satisfaction? mutuelle. Elle représente également un régime pour les sens et pour l’âme de façon à les rendre moins vulnérables aux déceptions, aux blessures, et aux refroidissements, qui peuvent se produire durant le mariage et éviter les catastrophes. Dans notre monde? occidental les victimes de ces catastrophes, tout en cherchant l’aide d’un psychothérapeutiste, ignorent complètement les origines du mal. Aussi pourrions-nous appeler le Kâmasûtra une diététique de la psyché dans le domaine de l’érotisme, remplaçant utilement la thérapeutie à laquelle on recourt quand le mal est accompli. Prévenir le mal plutôt que le guérir telle est l’essence même des nombreux rites que le Guru accomplit dans la famille.

La maternité est le but et l’accomplissement de la femme hindoue. Porter des fils dans son sein est une tâche sacrée et la justification même de son existence. Aussi, la femme stérile est une abhorration pour ses proches et une honte pour elle-même. Une femme qui n’a pas de fils doit supporter sans se plaindre qu’une rivale donne à son mari ce qu’elle-même a été incapable de lui apporter. Se détacher ensuite de ces fils-accomplissement-de-sa-vie, au moment où ils n’ont plus besoin de sa protection maternelle ; rompre ce lien étroit et fort qui les unit est souvent un déchirement aussi grand pour l’enfant que pour la mère. La femme doit par conséquent apprendre de bonne heure à pouvoir se séparer du fruit de sa vie et de son corps. Pour y parvenir sans heurt, le Guru la guide à travers un rituel qui débute vers l’âge de cinq ans et se termine au moment où l’enfant rejoint le cercle des adultes. Ce rite, qu’on pourrait appeler « don du fruit », constitue le sevrage de l’enfant et le Guru y représente, en vertu de sa haute autorité l’implacable exigence de la vie et du monde extérieur, ces exigences qui ne peuvent être apaisées que par des sacrifices. La femme doit lui sacrifier symboliquement les choses auxquelles elle tient le plus, et ceci non seulement une fois mais à plusieurs reprises au cours de sa vie. Elle commence par lui offrir des fruits, ceux qu’elle aime le plus, tout en jeûnant elle-même. Après les fruits viennent les métaux, d’abord les moins précieux et, pour finir, l’or. (L’or qui fait partie de ses bijoux personnels représente, avec ses vêtements, le seul bien dont la femme hindoue dispose en propre.) La série des sacrifices atteint son point culminant dans une célébration où l’assistance, composée des éléments mâles de la famille et de représentants de diverses castes, symbolisant le monde, accepte le sacrifice du fils par la mère. Celle-ci offre ensuite un festin à la compagnie tout en continuant à jeûner et à se priver d’eau durant toute la journée.

Suivant l’esprit? analytique occidental, la mère est souvent comparée à une araignée tissant des liens trop étroits entre elle et l’enfant, obstacles à son développement. Le rite hindou est une sorte de psychologie dirigée dont le but est précisément d’empêcher cet état de choses. Un élément important du rite, ainsi que de beaucoup d’autres parmi les usages hindous, est constitué par les récits mythiques que le Guru raconte à la mère. Dans ces récits il s’agit d’une femme qui doit faire le sacrifice de ce qu’elle aime le plus et jusqu’à sa vie même afin d’accomplir des miracles. Ce genre de récits est un moyen classique employé par les psychodiététistes hindous. Non seulement ils satisfont les désirs d’amusement et le besoin de s’instruire des masses illettrées qui vivent au sein de cette vénérable culture (remplaçant les feuilletons de nos journaux et les articles de science populaire), mais ils tendent à un but plus élevé. Ayant été créés par ce qu’il y a de plus personnel et de plus intime dans l’esprit collectif du peuple, et distillés à travers les générations, ils s’adressent directement à l’inconscient dont ils suivent les formes et la logique (souvent ils semblent même avoir été empruntés aux rêves).

Aux Indes, cette tradition orale remplit le même but que tous les véritables théâtres collectifs, comme c’était le cas pour les tragédies attiques et les théâtres d’ombres javanais qui, durant des nuits entières, jouent des scènes bien connues tirées du Râmayana. C’est une catharsis collective et un enseignement psychologique rendu visible par les exploits et les souffrances des héros symboliques dans lesquels l’inconscient collectif des spectateurs reconnaît ses propres archétypes.

Un excellent exemple de ce genre de psychothérapeutie individuelle nous est fourni dans l’Inde sous la forme du récit sans fin de Shéhérazade qui, grâce à l’effet bienfaisant des contes des Mille et une Nuits, réussit à guérir le pauvre Sultan de la terrible aversion qu’il vouait aux femmes, faisant ainsi disparaître son complexe d’infériorité sexuelle contracté au moment où il trouva son épouse favorite dans les bras d’un énorme Maure. La sagesse ’des ancêtres inspira la vaillante Shéhérazade et lui souffla à l’oreille les contes et les fables qui devaient débarrasser le Sultan de son malheureux état égocentriqUe.

Chez nous également il suffit de raconter parfois certains mythes, hindous ou autres, pour éveiller l’inconscient de l’auditeur à une activité productive. Ce genre d’expérience nous donne une utile leçon de psychothérapeutie. Un point à ne pas négliger dans la psychologie hindoue est le fait que les processus inconscients qu’on désire diriger et contrôler furent nourris par les mythes ou les images symboliques. Us n’ont pas été la proie des forces chaotiques qui s’élèvent dans l’inconscient lorsqu’il est livré entièrement à lui-même. On trouve là une certaine similitude avec les pratiques catholiques, et spécialement avec celles des Jésuites ; chacune d’elles contient des thèmes canoniques qui doivent être sentis et visualisés afin d’imprégner profondément l’âme de l’adepte.


Voir en ligne : HEINRICH ZIMMER