Ainsi, il n'est aucun blasphème à considérer le jeu d'images que nous offre l'ordinateur pour simuler ou éclairer notre esprit. La parabole du « miroir-automate » utilisée par G. Chazal est assez significative : « la technique, dit-il, comme utilisation de ce que nous faisons pour expliquer ce qui est, le monde ou l'homme, est une procédure cognitive assez constante puisqu'on la trouve déjà dans les mythes »[^Ibid.., p. 33.]. J.-P. Vernant le confirme, et le miroir est un outil plein de ressources — plein de dangers aussi car le risque du trompe-l'œil est inscrit dans le miroir même. Entre mythe et utopie, l'ordinateur peut, mieux que toute autre machine sans doute, se payer le luxe de ne pas choisir, de laisser l'homme prisonnier de son propre reflet. Mais la pratique technique de I'i.a. n'est pas simplement métaphorique. Rappelant les vocations universelles des « machines » de Leibniz, de l'algèbre de Boole, du projet de Babbage, « on dirait qu'il s'agit d'offrir aujourd'hui un double computationnel de notre esprit »2. Toute intention-nalité est un acte qui vise quelque chose, où l'esprit se répercute, se « dédouble ». Rappelons que l'ordinateur, Wiener et von Neumann surtout le savaient, est en premier lieu un calculateur voué à des tâches militaires et dont le développement pendant la fin de la deuxième guerre mondiale et la guerre froide n'est pas indépendant de ce contexte. C'est, en fait, lorsqu'on est passé à des travaux mécaniques sur symboles non numériques (mais analogiques) que l'ordinateur est devenu une autre machine logique, que ses capacités de simulation de la pensée ont également percé du côté de l'imagerie du réel, du symbole, du corps également considéré comme totalité vivante et fonctionnelle et non comme somme de parties. Les travaux de Dreyfus, Ganascia, Quéau, Lévy…[^H.-L. Dreyfus, LA. Mythes et limites, Flammarion, 1984 ; J.-G. Ganascia, L'Âme-machine : les enjeux de I'I.A., Seuil, 1990 ; P. Quéau, Éloge de la simulation, « Milieux », Champ Vallon, 1986. Dans la même collection, Metaxu ; Le Virtuel, du même auteur. P. Lévy, L'Idéographie dynamique, vers une imagination artificielle ?, La Découverte, 1991 ; D. Parrochia, « Le philosophe automate », in Milieux, n° 30,1987.] témoignent de cette nouvelle attitude : I'i.a. vise à prendre en charge d'autres secteurs du réel, nous convainquant si besoin était encore, que du mythe à l'utopie la technicité alors mise en jeu couvre bien l'ensemble du réel y compris l'esprit humain qui doit, lui aussi, « passer par le corps » pour être.