L’informatique donne accès à un nouvel objet. C’est une invention, paraît-il. L’objet pourtant était déjà en marche depuis les automates antiques de Ctésibios et Philon — sans parler des diverses machines à écrire ou calculer qui furent conçues sinon réalisées par Pascal, Leibniz et sans oublier les machines plus directement industrielles de Babbage ou Turing. Mais l’informatique apporte-t-elle une véritable nouveauté ? On s’épargnera la liste des ouvrages qui ont traité, qui traitent, qui traiteront de l’intelligence artificielle pour retenir quelques propositions simples et qui paraissent capables de circonscrire la question :
D. Parrochia l’évoque dans Mathématiques et existence — constatant que nous ne parvenons pas à penser autrement que les Grecs, que Platon. S’agit-il d’une restriction à surmonter ou d’un privilège qu’il convient de valoriser ?[^D. Parrochia, Mathématiques et existence, « Milieux », Champ Vallon, 1991 ; La Raison systématique, Vrin, 1993.] La pensée est une et multiple à la fois ; mais, formellement, elle est « irrémédiable ».
Il s’agit en fait davantage d’un problème d’assemblage que de clonage, d’évaluation du modèle (et du miroir) que de bouturage. L’automate construit a besoin du « réservoir », surtout c’est le principe de Turing qui garantit l’opération. Dans L’Ordinateur et le cerveau [^J. von Neumann, L’Ordinateur et le cerveau, trad. P. Engel, suivi des Machines molles de von Neumann par Dominique Pignon, La Découverte, 1992.], texte inachevé que sa mort en 1956 l’empêcha de développer vraiment, J. von Neumann, qui reste fidèle à Turing, note pourtant que le langage du cerveau est un langage à « code court », contrairement au langage des mathématiques, et émet cette formule excitante : « Le langage est dans une large mesure un accident historique. Les langages humains fondamentaux nous sont traditionnellement transmis sous diverses formes mais leur multiplicité même prouve qu’il n’y a rien d’absolu ni de nécessaire en eux ». Ainsi le système nerveux nous réserve-t-il encore d’immenses plages à explorer (et que les langues traditionnelles pas plus que l’utopie de la machine leibnizienne ne peuvent atteindre) tandis que les machines, dans leurs fonctionnements les plus sophistiqués, sont dans un registre de sens que l’on n’atteindra jamais totalement peut-être. La parenté entre homme et machine n’est plus une filiation mais un cousinage.
Dans sa postface, Dominique Pignon note que von Neumann n’est pas exempt de certaine contradiction, en tout cas certaine ambiguïté lorsqu’il met en rapport formalisme et technicité : « les catégories qui échappent à la description “ en matière de machine ” à travers un langage formel doivent être décrites à travers un langage formel. Von Neumann est conscient de cette contradiction quand il indique que « la seule manière de décrire le cerveau est peut-être l’existence du cerveau lui-même ». Et c’est pris au « piège » de cette ambiguïté (pour le moins) que von Neumann « s’en sort » en orientant la démarche du côté de l’ordinateur autoreproducteur, manière de transférer à la machine (au cerveau) la complexité du cerveau et, comme dans un essai borgésien, de la ramener à quelques structures babéliques et simples. On voit que l’informatique, considérée en ses fondements au moins, n’est pas exclusive d’un beau roman d’aventures intellectuelles — dont von Neumann est l’un des chantres principaux — fidèle encore d’ailleurs à certaine vocation militaire bien affirmée et assez furieuse [^Conseiller d’autorités politiques américaines vers les années 1950, son anti-communisme affirmé l’amenait à préconiser d’aller sans attendre bombarder Moscou.].
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