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| + | ====== ANGELUS SILESIUS - SER E TEMPO (CE: | ||
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| + | Le problème du temps est presque identique à la philosophie. Il est toutefois antérieur d’une époque. Les interrogations métaphysiques névralgiques touchant au temps ont été reprises par la philosophie aux mythes les plus vénérables. Elle les a exprimés en des termes quelque peu différents. La réalité sacrée est libérée de l’écoulement du temps, les mythes ne se déroulent pas à une époque ou à un instant déterminé, | ||
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| + | C’est de la sorte que le concept d’existence extra-temporelle, | ||
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| + | Formulée avec netteté dans le Timée de Platon, l’idée de l’Etre pour qui les catégories de passé et de futur n’ont pas d’application, | ||
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| + | Ce qui nous intéresse toutefois dans le cas de Silesius, ce n’est pas la seule présence de cette opposition devenue un cliché : //none stans — nunc currens//, mais la présence d’un modèle de pensée religieuse qui ne se satisfait pas de la croyance à l’existence extra-temporelle de la déité, ni de la croyance à la durée infinie de l’âme individuelle, | ||
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| + | > Ich selbst bin Ewigkeit, wenn ich die Zeit verlasse Und mich in Goot und Gott in mich zusammenfasse (I, 13). [Moi-même je suis l’Éternité, | ||
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| + | > Toute la philosophie de Silesius est contenue dans cet espoir. C’est un espoir qui dépasse infiniment la seule perspective d’une vie libérée de la finitude; ce doit être en effet une vie exempte de l’écoulement du temps, dans laquelle, par conséquent, | ||
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| + | > Die Ewigkeit ist uns so innig und gemein, | ||
| + | > Wir woll’n gleich oder nicht, wir müssen ewig sein (V, 235). [L’éternité est si profonde et a tant de part en nous que, bon gré ou mal gré, il nous faut être éternels.] | ||
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| + | > Prendre conscience de sa propre éternité, c’est la même chose que la posséder. L’âme qui a réussi à s’arracher à son attachement pour les choses finies, se libère également de la contrainte de l’écoulement du temps; elle est « au-dessus de tout temps » et, vivant encore dans ce monde, elle vit déjà dans l’éternité (V, 127). Elle peut dire d’elle-même que dans son « maintenant » tout son passé est contenu, tout son futur s’est éteint, et qu’elle existe dans cette unité immobilisée dans laquelle elle existait en Dieu, avant d’avoir pris une forme mortelle. « Elle prend le temps sans temps », devenue indifférente à l’écoulement des heures qui passent à côté d’elle, sans jamais la toucher. L’homme doit donc devenir celui qu’il est, non en ce sens qu’il conduise son existence virtuelle à l’actualité, | ||
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| + | > In Gott ist alles Gott : ein einzig’s Würmelein | ||
| + | > Das ist in Gott so viel als tausend Gotte sein (II, 143). | ||
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| + | > La remarque de Silesius, à savoir que l’on peut tout aussi bien donner à Dieu un nom arbitraire que lui refuser tous les noms (V, 196) — c’est presque une citation du pseudo-Denys — est donc compréhensible. Du moment que chaque chose est identique à Dieu dans son existence extra-temporelle, | ||
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| + | > Gott ist ein Geist, ein Freu’r, ein Wesen und ein Licht, | ||
| + | > Uns ist doch wiederum auch dieses alles nicht (IV, 38). | ||
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| + | > Le rejet du « néant » des choses au bénéfice du « néant » de Dieu semble apparemment un chemin de retour, grâce auquel l’âme atteint son propre état originel, l’indifférenciation. Apparemment, | ||
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| + | > Le monde divers des choses peut être conçu — pour reprendre l’expression de Nicolas de Cuse — comme « explicatio » de l’absolu; les créatures « découlent » de Dieu (geflossen sind), comme les nombres de l’Un, et Dieu est en elles, invariable, exactement comme l’unité dans chaque nombre (V, 2-3) ; en tant qu’émanation de l’absolu, le monde des choses est donc divin et parfait — un simple caillou ne vaut pas moins qu’un rubis, et une grenouille est aussi belle qu’un séraphin (V, 61). L’homme qui, par sa propre déification, | ||
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| + | > Assurément, | ||
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| + | > Cependant, si nous écartons du nombre des questions possibles celle de l’ « explication » intemporelle de Dieu, l’interrogation sur le caractère existentiel de ses résultats n’en est pas supprimée pour autant. Du moment que l’ensemble des théophanies multipliées et différenciées est inéluctablement et totalement embrassé par la lumière divine, du moment que nous avons le droit, en définitive, | ||
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| + | > Or, nous savons par ailleurs que c’est juste le contraire. Nous devons traiter les choses de sorte que toute différenciation entre elles disparaisse (wenn du die Dinge nimmst ohn’ allen Unterscheid... — I, 38 [« Si tu reçois toutes choses sans aucune distinction...]); | ||
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| + | > En effet, dans les textes de Scheffler, on retrouve à maintes reprises cette idée eckhartienne de la « réalisation de Dieu dans l’homme » qui est la nouveauté principale grâce à quoi la mystique du Nord a enrichi la tradition chrétienne. Idée connue, fréquemment examinée, et pourtant embarrassante, | ||
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| + | > De nombreux distiques, surtout dans le Premier Livre, sont la preuve d’une conviction — qui est un impertinent blasphème pour l’oreille d’un dévot — qui fait dépendre unilatéralement Dieu de l’âme humaine, comme dans ces vers célèbres : | ||
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| + | > Ich weiss, dass ohne mich Gott nicht ein Nu kann leben, | ||
| + | > Werd ich zu nicht, er muss von Not den Geist aufgeben (I, 8). | ||
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| + | > Apparemment, | ||
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| + | > Gott ist wahrhaftig nichts, und so er etwas ist, | ||
| + | > So ist er’s nur im mir, wie er mich ihm erkiest (I, 200). | ||
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| + | > D’autre part, tous les appels à l’âme, qui doit abandonner son existence différenciée, | ||
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| + | > Mensch, werde wesentlich! Denn wann die Welt vergeht, | ||
| + | > So fällt der Zufall weg, das Wesen, das besteht (II, 30). | ||
| + | > [Homme, deviens essentiel : car quand le monde passe, | ||
| + | > la contingence se perd et l’essence subsiste.] | ||
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| + | > où, dans ce domaine « contingent », on ne fait pas seulement entrer l’existence terrestre et temporelle de l’homme, mais son existence individuelle en général, ne peut pas être cité sans quelque difficulté à côté de l’appel blasphématoire — et, aimerait-on dire, « romantique » — où toute l’expression est centrée sur l’autoconsolation du « moi » individuel qui se rend l’égal de Dieu, non du point de vue d’une union mystique possible, mais bien dans le contexte de deux êtres distincts : | ||
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| + | > Nichts dünkt mich hoch zu sein : ich bin das höchste Ding, | ||
| + | > Weil auch Gott ohne mich ihm selber ist gering (I, 204). | ||
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| + | > ou à côté de cet autre distique provocateur, | ||
| + | > | ||
| + | > Der Abgrund meines Geists ruft immer mit Geschrei Den Abgrund Gottes an; sag’, welcher tiefer sei? (I, 68). | ||
| + | > [L’abîme de mon esprit invoque toujours à grands cris l’abîme de Dieu : dis, quel est le plus profond?] | ||
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| + | > Ce serait évidemment un apaisement stérile, en présence de ces rapprochements, | ||
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| + | > Nous remarquons que lorsque nous procédons à un certain type de rapprochement entre les textes, le Pèlerin chérubinique développe ses visions dans les ornières battues de la mystique néo-platonicienne. L’homme —· indépendamment de la question de savoir s’il en est conscient ou non — conserve son identité originelle avec Dieu, dans laquelle il n’y a pas de place pour la vie personnelle d’un ego différencié : | ||
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| + | > Eh’ ich noch etwas war, da war ich Gottes Leben Drum hat er auch für mich sich ganz und gar ergeben (I, 73; cf. V, 233). | ||
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| + | > Il est étendu et, tout comme Dieu, il embrasse le monde (I, 86); son âme, son corps, et son sang sont imprégnés de Dieu (I, 216); il n’y a donc rien qu’il ne puisse retrouver en lui-même (II, 149; IV, 183); il est infini (IV, 147) et éternel (V, 127). Il semble toutefois que, de ce point de vue, l’homme ne diffère pas des autres choses; du moment, en effet, que « Dieu n’engendre que Dieu » (VI, 134), toute créature doit participer à titre égal à la nature du Créateur. C’est là l’identité entre l’idée éternelle engendrée dans l’esprit divin et cet esprit lui-même, qui, de par sa nature, est indivisible. Dans cette image du monde, Dieu est la seule réalité authentique, | ||
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| + | > Die Welt, die hält dich nicht, du selber bist die Welt Die dich in dir mit dir so stark gefangen hält (II, 85). | ||
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| + | > Le péché originel, acte humain, n’est rien d’autre que la confirmation de cette auto-aliénation, | ||
| + | > Mensch, was di liebst, in das wirst du verwandelt werden | ||
| + | > Gott wirst du, liebst du Gott, und Erde, liebst du Erden (V, 200; cf VI, 128). | ||
| + | > [Homme, en ce que tu aimes tu es transformé; | ||
| + | > tu deviens Dieu, si tu aimes Dieu, et terre si tu aimes la terre.] | ||
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| + | > Le ciel et l’enfer se trouvent « à l’intérieur » de l’homme (I, 82, 145) et chacun peut librement choisir entre eux; celui qui en soi a choisi soi-même, a choisi l’enfer; qui a choisi Dieu, deviendra Dieu. Déifié, vivant encore dans le temps, il s’est débarrassé du temps, s’est approprié sur la terre le royaume céleste (I, 253) et a atteint à la mort libératrice avant la mort (V, 68; VI, 241). | ||
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| + | > Nous reconstituons de la sorte, dans la pensée de Silesius, le tableau complet du panthéisme quiétiste, accompagné du programme de l’amour manichéen auto-exterminateur — amour inéluctablement mortel. Evidemment, l’emploi du terme « manichéen » n’est ici qu’un procédé de rhétorique pour donner du relief à l’image. Le dualisme radical de Dieu et du monde différencié ne nous révèle pas, en effet, un contraste entre deux domaines de l’Être situés sur le même plan ou étant pour le moins également réels; il oppose ce qui est Être tout court au monde illusoire des individus. Le principium individuationis est identique au péché originel; c’est la volonté propre de l’homme qui tend obstinément vers l’auto-affirmation et impose par là à la réalité entière une différenciation trompeuse ou encore, en d’autres termes, crée cette réalité, qui n’est rien d’autre que pure négativité dans l’unité primordiale de l’Être absolu. Le monde des choses est négativité; | ||
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| + | > On remarque pourtant immédiatement, | ||
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| + | > Il existe cependant des passages qui plaident contre la présence de cette alternative; | ||
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| + | > Ich bin Golt’s ander Er, in mir find’t er allein | ||
| + | > Was ihm in Ewigkeit wird gleich und ähnlich sein (I, 278). | ||
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| + | > ou, peut-être plus nettement : | ||
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| + | > Ich trage Gottes Bild : wenn er sich sill besehn, | ||
| + | > So kann es nur in mir und wer mir gleicht geschehn (I, 105). | ||
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| + | > Ces passages et d’autres semblables demandent réflexion; à leur lumière, nous avons le droit d’interpréter différemment les tournures citées auparavant, selon lesquelles Dieu ne devient « quelque chose » que dans l’homme; autrement dit, ce « quelque chose » ne doit pas passer pour une détermination dégradante, | ||
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| + | > C’est de la sorte qu’il est peut-être possible d’éviter la terrible alternative qui nous contraindrait à choisir entre un Dieu créateur du mal et un Dieu limité de par sa nature par le monde de la temporalité qui lui est hostile; entre le monisme, qui d’un absolu unique fait le siège à la fois du bien et du mal, et le dualisme, qui établit, en dehors de Dieu, une force destructrice indépendante de lui. Dans cette interprétation, | ||
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| + | > C’est précisément ici qu’il faut se garder des interprétations hégélianisantes. Lorsque nous parlons d’ « évolution » ou de « processus » au cours duquel l’absolu parvient à son autoréalisation grâce à sa chute dans la finitude, nous commettons évidemment un certain abus. Cette « évolution » ne se fait pas dans le temps Le schéma dialectique de Silesius reste valable dans le monde de Parménide où les liens entre les trois phases du développement divin ont une forme quasi-logique, | ||
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| + | > Je, denkt, doch, Gott wird ich und kommt ins Elend her, | ||
| + | > Auf dass ich komm ins Reich und möge werden er (III, 20). | ||
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| + | > Mais moi également, du moment que je suis parvenu à la déification, | ||
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| + | > Évidemment, | ||
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| + | > Ces deux variantes supposent l’extinction de l’individualité; | ||
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| + | > Gott wird, was ich itz bin, nimmt meine Menschheit an; | ||
| + | > Weil ich vor Er gewest, drum hat er es getan (V, 259). | ||
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| + | Dans l’interprétation statique, au contraire, « le mauvais côté » de l’Être, le monde des choses finies et qui passent, ne peut pas avoir sa raison d’être en Dieu; elles sont simplement son contraire, et ne peuvent être jointes à son existence en tant que stade « évolutif »; elles doivent donc former un second principe, anti-divin, du monde. De ce point de vue, l’homme est placé devant l’alternative : Dieu-terre, et décide de son destin en vertu d’une décision libre. Le monde ainsi conçu est déchiré entre des forces antagonistes et irréductibles : le mal y est tout aussi primordial que le bien, et il n’existe aucune raison qui, par référence au bien, en expliquerait la présence. C’est là un monde authentiquement manichéen, contrairement au précédent où, comme dans la métaphysique de Scot Érigène, le mouvement de retour, supprimant la différenciation des choses, embrasse d’une façon égale le monde entier qui, de même qu’il était tombé en même temps que l’homme afin de faire monter Dieu, revient, de même, sous la conduite de l’homme, à une divinité plus haute. Alors que, dans le monde manichéen, il existe un choix (« Tu deviens Dieu, si tu aimes Dieu, et terre si tu aimes la terre » — V, 200 42), dans le monde dialectique, | ||
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| + | Nous nous sommes efforcé de montrer que ces deux images du monde ou ces deux genres de mysticisme — manichéen et néo-platonicien — interfèrent dans la pensée de Silesius (abstraction faite de la troisième image, orthodoxe celle-là, qui provient de la tradition de saint Bernard et de sainte Thérèse, et qui s’exprime dans le Troisième et partiellement dans le Quatrième Livre du Pèlerin). Il n’est pas difficile de trier les distiques « hétérodoxes » du poète, pour distinguer entre ceux qui expriment des éléments communs à ces deux images de la divinité, et ceux qui ne deviennent compréhensibles que compte tenu de l’un ou de l’autre type de mystique, et qui, si on les confronte, semblent en désaccord criant. Il est clair que le procédé dont nous avons essayé de présenter une application à titre d’exemple, | ||
