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David Dubois : le corps

samedi 28 avril 2018

Pour le bouddhisme et le brahmanisme ancien, se délivrer du cycle des renaissances, c’est se délivrer du corps. Alors que pour le sivaïsme tantrique, il importe plutôt de remplacer un corps impur par un corps pur et immortel. Cette transformation des corps est effectuée par le maître lors de l’initiation, et l’adepte la répète ensuite chaque jour lors des séances de culte du Seigneur. Du reste, ce dernier possède lui-même un corps fait de ses Puissances, de ses pouvoirs personnifiés par des déesses incarnées par les mantras que l’initié manipule durant son rituel quotidien, à l’image de ce que fait le Seigneur Shiva
Śiva
le Seigneur
Śiva e Śakti, Deus e seu Poder, formam uma unidade sem dualidade.
durant ses créations et destructions cosmiques. La première partie du culte consiste à détruire le corps ordinaire de l’adepte pour y substituer un corps pur, indestructible, fait de Puissance mantrique, qui rend l’adepte identique au Seigneur car même dans ce système relativement dualiste « seul Śiva peut adorer Śiva ». Le corps est donc l’enjeu de toutes les pratiques rituelles et yogiques, ces dernières n’étant [38] qu’une intériorisation des rituels. Ainsi, le corps est véritablement au centre de tous les rituels. En un sens, il est le temple, l’emblème du Seigneur, son « signe » (linga) dans lequel les dieux et les déesses qui forment le « corps » divin de Dieu vont venir habiter le temps de la cérémonie, tout comme on le fait pour une statue. En réalité, dans toute cette liturgie sivaïte s’exprime l’idée que le cosmos est le corps de Dieu. Les cycles de création et de résorption sont ses réveils et ses endormissements, ses exhalaisons et ses inspirations. La liturgie n’est donc qu’une reproduction de cette activité cyclique à l’échelle d’un corps individuel. Le corps d’abord, puis l’imagination, le souffle ou n’importe quel objet? extérieur, comme le linga, le trident, mais aussi un texte, une pierre ou un simple espace de terre peuvent devenir les objets de ces transformations mantriques. À chaque fois, après avoir imposé l’ensemble de la hiérarchie cosmique sur son corps au moyen de sa main divinisée au préalable, l’adepte fait de même sur un linga par exemple. Il reproduit ainsi l’activité divine, laquelle consiste à projeter ses Puissances sur la matière inerte pour en faire les mondes et les corps des êtres qui viendront y consommer les conséquences de leurs actes passés.

C’est pourquoi le sivaïsme fait intervenir des individus, à l’instar du bouddhisme du Grand véhicule. En effet, chaque âme délivrée possède son histoire propre, même si toutes sont finalement identiques en nature?.

Mais la conséquence la plus importante de cette valorisation de l’expérience et du corps est l’idée qu’il est possible d’être délivré « dès cette vie », dans le corps lui-même. Il est possible que cette tendance ait été favorisée par l’idéologie martiale de la caste guerrière, mise en avant notamment dans la plus vaste épopée de l’Inde, le Mahābhārata, et dans sa Bhagavadgītā. Mais le sivaïsme y est sans doute aussi pour quelque chose?. Le corps n’est plus un obstacle. Au contraire, il devient au pire le moyen de purifier ses actes passés, et au mieux, celui de s’identifier à Śiva.


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