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Eric Baret : les émotions

vendredi 27 avril 2018

[...] L’émotion est psychologiquement neutre et tactilement infinie. Chez celui qui ne lie pas l’émotion à sa cause apparente, quand la joie?, la peur, la tristesse ou la rancœur est accueillie dans une corporalité à l’écoute de la vie, cette émotion, dans sa dilatation extrême, va se consumer pour se résorber dans une présence non objective?. Dans un accueil réceptif, laisser se déployer l’immense palette sensorielle est alchimie. Bien plus qu’une détente psychologique, elle est révélation de la joie même.

La pratique cachemirienne favorise la disponibilité à l’émergence de l’émotion. Contrairement au yoga dit classique, qui vise à l’empêcher, la contrôler, la dépasser ou, comme dans la psychologie moderne, à l’accepter, l’intégrer, voire, selon les écoles, à la rejeter, il s’agit ici de la brûler de toute la force de son amour. [...]

Le conflit est la porte. L’émotion qui m’habite n’a pas besoin d’être justifiée, prouvée, formulée : elle a besoin d’être sentie. Pour qu’elle puisse se dévoiler, se libérer de sa cause apparente et s’exprimer dans toute sa résonance, le corps doit devenir tout écoute. Sans justification, explication ni commentaire, sans le moindre dynamisme de vouloir arrêter la peine, la tristesse ou la peur, cette intimité reçoit l’effervescence de l’émotion. Libre de concepts, le ressenti n’est plus vécu selon la vie psychologique mais comme expérience tactile. La richesse extrême de ce dévoilement sera ressentie à la fois comme absolue neutralité, froideur sans affectivité et, en même temps, chaleur d’un feu d’artifice sensoriel sans limite. Plus on est libre d’imaginaire, plus la capacité d’accueil sans restriction est présente. La moindre appropriation réductrice - « Je suis? triste », « je suis en colère » - fige l’émotion dans son ronronnement le plus répétitif : ne vient que ce qui est acceptable dans la limite de notre vie misérable. Plus se développe la capacité de vivre une émotion sans psychologie, plus se fait jour l’émerveillement de la vie sous toutes ses formes. La beauté, l’admiration, l’étonnement deviennent cet arrière-fond permanent dans lequel se déploie l’impensable jeu de la vie. Dans cette disponibilité inacceptable pour la personne qui craint sa disparition, l’intensité de la perception brûle toute possibilité de conceptualisation. La perception pure, sans pensée, d’instant en instant, libre de toute référence à un soi-même, va devenir le cœur et l’axe de la vie. L’expérience de joie dissout le sens de la séparation. Ce fond profond disponible en toutes circonstances va se révéler comme le cœur de la tradition.

Point n’est besoin ici de pratiques, d’évolutions spirituelles et autres méditations, concentrations ou stratégies. La non-violence et l’écoute sans jugement des perceptions, émotions et tendances, sont une constante fondamentale du shivaïsme du Cachemire. La dissolution de l’objet perçu, grâhya, du sujet percevant, grâhaka, et de la perception, grâhana, est lâcher-prise de l’intentionnalité.

Les émotions se calment à travers l’indifférence spontanée envers les objets, qui apparaissent alors sans goût. Au contraire, aussi longtemps qu’elles sont réprimées avec force les réactions créent d’autres réactions. Abhinavagupta Abhinavagupta
Abhinava
AG
Abh
Abhinavagupta (950-1020), maître du shivaïsme du Cachemire, aussi maître en yoga, tantra, poétique, dramaturgie.


Voir en ligne : ERIC BARET