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Daumal (EN2:275-276) – A palavra e a mosca

segunda-feira 12 de setembro de 2022

    
Cher L.G. Gros,
 
Quand, vous m’avez demandé un article sur « la poésie et la pensée », je me suis dit d’abord : qu’est-ce qu’il veut ? qu’est-ce que cela signifie ? qu’est-ce qu’il entend par ces termes ? dans quelle entreprise collective désire-t-il que j’insère mes réflexions ? et j’allais vous écrire pour vous poser ces questions, mais peu à peu les mots « poésie » et « pensée », ainsi proposés par vous et accouplés, se mirent à engendrer dans ma tête des processions verbales qui ne paraissaient pas dénuées de sens. Aussi mon deuxième mouvement fut-il de vous écrire : attendez un peu, ça germe [1]. Mais – troisième mouvement – l’Empêcheur-de-dormir  -en-rond qui me parasite (à moins que ce ne soit l’inverse) aux tréfonds me remonta à la gorge hérissé comme un oursin et je criai : non ! non ! on ne va pas me faire encore une fois parler de poésie, j’en ai assez de parler pour ne rien faire, fais-en d’abord, de la poésie, et ensuite parles-en, si tu en as encore envie, ou plutôt tais-toi, d’autres s’en chargeront, parle et tais-toi.
 
Donc, me dis-je, plutôt que de formuler des pensées sur la poésie, il faudrait lui envoyer un poème sur la pensée. Oui, mais cela, c’est rudement difficile. En travaillant dur, peut-être y arriverais-je dans un an ou deux. Mais, puisqu’on ne peut guère vivre sans faire de compromis, je lui enverrai, à défaut de poème, un petit apologue. Voici l’apologue.

LE MOT ET LA MOUCHE [2]

Un magicien avait coutume de divertir son monde du petit tour que voici. Ayant bien ventilé la chambre et fermé les fenêtres, il se penchait sur une grande table d’acajou et prononçait attentivement le mot « mouche ». Et aussitôt une mouche trottinait au milieu de la table, tâtant le vernis de sa petite trompe molle et se frottant les pattes de devant comme n’importe quelle mouche naturelle. Alors, de nouveau, le magicien se penchait sur la table et prononçait encore le mot « mouche ». Et l’insecte tombait raide sur le dos, comme foudroyé. En regardant son cadavre à la loupe, on ne voyait qu’une carcasse vide et sèche, ne renfermant aucun viscère, aucune humeur, aucune lueur dans les yeux à facettes. Le magicien regardait alors ses invités avec un sourire modeste, quêtant les compliments, qu’on lui accordait comme il se doit.

J’ai toujours trouvé ce tour assez misérable. A quoi aboutissait-il ? Au commencement, il n’y avait rien, et à la fin il y avait un cadavre de mouche. La belle avance ! Il fallait encore se débarrasser des cadavres – encore qu’une vieille admiratrice du magicien les collectionnât, quand elle pouvait les ramasser à la dérobée. Cela faisait mentir la règle : « jamais deux sans trois ». On attendait une troisième profération du mot « mouche », qui eût fait disparaître sans traces le cadavre de l’insecte ; ainsi toutes choses à la fin eussent été comme au commencement, sauf dans nos mémoires, déjà bien assez encombrées sans cela.

Je dois   préciser que c’était un assez médiocre magicien, un raté qui, après s’être essayé avec aussi peu de bonheur   à la poésie et à la philosophie, avait transporté ses ambitions dans l’art des prestiges ; et même là, il lui manquait encore quelque chose.

(1942.)


Ver online : René Daumal


[1Dans le manuscrit, on lit : « ça germe, ça pousse, ça philosophe, dans un mois ou deux il y aura gerbes de belles phrases » .

[2Autre titre indiqué dans le manuscrit : « Le mot à deux tranchants (mais sans pointe). »