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Chantal Duhuy (Tch’an) – a sapiência

quinta-feira 15 de setembro de 2022

    

Quelques stances du Dhammapada témoignent qu’il suffît d’une intense prise de conscience qui remplace la saisie erronée que nous avons du monde par une vue juste pour nous délivrer de la douleur. Cette prise de conscience révélatrice est l’exercice de la sapience   et la pratique du chemin de la pureté.

« Toutes les choses conditionnées sont impermanentes,
celui qui, par sapience, le comprend,
alors il se détourne de la souffrance,
telle est la voie de la pureté.
 
Toutes les choses conditionnées sont douleur,
celui qui, par sapience, le comprend,
alors il se détourne de la souffrance,
telle est la voie de la pureté.
 
Tous les dhamma   sont dénués de soi,
celui qui, par sapience, le comprend,
alors il se détourne de la souffrance,
telle est la voie de la pureté. » [1]

Dès le bouddhisme ancien, deux qualités sont indispensables sur le chemin : l’apaisement (samatha  ) et le discernement (vipasyana).

« L’apaisement atteint son point culminant en samadhi   et le discernement en prajna  , sapience ou clairvoyance », dit L. Silburn  , qui explique l’éclosion de la sapience en ces termes :

« Sur les solides assises de l’absorption qui relève de la pratique mystique (bhavana) l’intelligence vide de désir, d’attachement, de notions, se fait intuition   pénétrante et lucide, fine pointe de vigilance [2], c’est-à-dire prajna, compréhension globale, efficiente, que le Buddha   qualifie souvent de vive (tikkha ) et de perçante [3] ( nibbedhika) : elle [42] coupe en effet les racines des doutes, et elle perçoit les choses “telles qu’elles sont”, isolées les unes des autres parce que baignant dans la vacuité. » [4]

Et Vasubandhu, au Ve siècle, qualifiera le dhyana   d’excellent car, explique-t-il :

« C’est un recueillement muni des “ membres ”, qui va au moyen de calme (samatha) et d’intellection (vipasyana) attelés au joug [5], qui est nommé dans le Sutra   du nom de “béatitude de ce monde” et du nom de “ route facile ”, la route par laquelle on connaît mieux et aisément. » [6]
 
Il affirme encore : « En raison du dhyana, l’ascète est “ recueilli ” et capable de “connaître exactement”, comme il est dit dans le Sutra : “Celui qui est recueilli connaît en vérité”. »

Ainsi est reconnu le lien entre calme et discernement au sein du dhyana. De façon parallèle, lorsque le discernement est devenu sapience, apparaissent la complémentarité du dhyana et de la prajna et l’efficience de leur union :

« Il n’est pas d’absorption pour qui est sans sapience,
Il n’est pas de sapience pour qui n’est pas en absorption,
Celui en qui demeurent et l’absorption et la sapience,
Celui-là, en vérité, est proche du nirvana  . » [7]

Dans le Milindapanha [8], qui relate le dialogue entre le roi Ménandre et le moine Nagasena, le rôle de la sapience est remarquablement défini. Son étroit rapport avec la vacuité est mentionné en premier lieu : la sapience perce, coupe, élimine tous les attachements et toutes les erreurs ; de plus, elle voit le vide des formes, elle chasse l’ignorance. Sa seconde caractéristique, corrélative de la première, est d’illuminer, et cet aspect est aussi prisé des maîtres chinois que le vide.

« Le roi demanda : — Vénérable Nagasena, quelles sont les caractéristiques de la sapience ? — En vérité, ô roi, comme je l’ai dit auparavant, la sapience a pour caractéristique de trancher, elle a aussi pour caractéristique d’illuminer. — Comment, Vénérable, la sapience a-t-elle pour caractéristique d’illuminer? — La sapience ô roi, lorsqu’elle apparaît, dissipe les ténèbres de l’ignorance, produit la clarté de la science, découvre la lumière   de la connaissance, révèle les quatre vérités mystiques. En outre, le disciple ardent comprend, par sapience véritable, l’impermanence, la douleur et l’impersonnalité. — Donne-moi une comparaison. — ô roi, lorsqu’un homme a introduit une lampe dans une maison obscure, la lampe apportée dissipe les ténèbres, produit la clarté, découvre la lumière et révèle les formes [...] C’est ainsi, ô roi, que la sapience a pour caractéristique d’illuminer. »

Lorsque le Tch’an   accorde à la sapience une place éminente et qu’il exige un dhyana empreint de sapience, une paix alliée à un regard qui scrute ou qui illumine (kouan, tchao), afin de ne pas tomber dans un quiétisme stérile, on ne peut dire qu’il va simplement à l’encontre d’un « dhyana à l’indienne ». En fait il retrouve, par-delà les erreurs commises en Inde, en Chine et ailleurs, une orientation du bouddhisme ancien, ou plus exactement il rejoint la préoccupation de tous les maîtres éclairés.

Les déclarations de Houei-neng   s’entendent comme un écho   de la stance du Dhammapada citée plus haut et lorsque le Patriarche emploie lui-même la métaphore de la lampe, c’est pour illustrer l’unité de dhyana, la lampe, et de prajna, sa lumière. [9]


Ver online : TCH’AN


[1DmP, 277, 278, 279, op. cit., p. 40. Recueil de stances postérieur aux textes canoniques anciens et censé rapporter les paroles du Buddha.

[2Et c’est bien cette fine et pure vigilance que notre analyse a décelée au cours des dhyana.

[3Cf. le couperet de diamant qu’elle deviendra dans le Mahayana ( note de L.S. ) cf. ici p. 57, 178.

[4B., p. 66.

[5« Tel un char avance tiré par deux cavales attelées au joug » (extrait d’une note du traducteur).

[6Abhidharmakosha de Vasubandhu. Traduit et annoté par L. de la Vallée Poussin, Paris, Louvain 1923-31, réed. Bruxelles 1971. Ch. VIII, tome V, p. 131-132. Plusieurs termes sanscrits et une explication entre parenthèses sont ici supprimés, ainsi que dans la citation suivante, extraite de la p. 130.

[7DmP, 372, op. cit. p. 53.

[8Milindapanha (M.P. ), texte paracanonique datant probablement du Ier siècle après J.-C. et relatant un événement du IIe siècle avant notre ère. La citation suivante est extraite de la p. 39 de la troisième édition de la Pâli Text Society, Luzac and Co, London, 1962.

[9Cf. ici les extraits du Sûtra de l’Estrade, en particulier p. 181 et p. 188-189.