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LE PARAMĀRTHASĀRA DE ABHINAVAGUPTA

Silburn : Le Śivaīsme du Kashmīr

INTRODUCTION AU PARAMĀRTHASĀRA

lundi 18 juin 2018

Le Śivaīsme du Kashmīr est généralement connu sous les noms de Trika? et de Pratyabhijñādarśana afin de le distinguer du Śivaīsme dualiste appelé Śivāgama et Siddhānta, mais Abhinavagupta? préfère désigner son école par les termes Svātantryavāda ou mieux encore Bhairavaśāsana, et c’est à juste titre, car ce système met l’accent, du point de vue métaphysique, sur la libre spontanéité ou volonté (svātantrya) qui n’est autre que l’Énergie divine (śakti?) tandis que, du point de vue mystique, il insiste tout particulièrement sur la vie théopathique, l’étape ultime qu’il nomme ‘bhairava’. Ce sont là les deux aspects originaux du système Trika.

Le Śivaīsme kashmirien ne fait pas partie de la tradition védique car il ne reconnaît pas l’autorité des Veda.

Les débuts de cette école remontent officiellement au ixe siècle, mais la source de son inspiration est beaucoup plus ancienne. Ce sont des Traités religieux śivaītes, les Āgama dont certains datent du début de l’ère chrétienne alors que d’autres sont de rédaction plus tardive.

Mais, d’après les philosophes du Trika, ces Āgama existent de toute éternité parce qu’ils sont l’expression même de la Parole divine. Les Āgama de tendance moniste qu’ils vénèrent tout spécialement sont le Vijñānabhairava, le Svacchanda, le Rudriyamala, la Parātriṃśikā et le Mālinīvijaya.

A la fin du viiie siècle, l’Inde entière et le Kaśmīr en particulier étaient un foyer intense de renouveau mystique et philosophique. L’esprit? de la découverte régnait encore pleinement du ixe au xie siècle parmi les partisans du Svātantryavāda qui étaient à la recherche de la voie la plus courte apte à conduire au but suprême, l’identité à Śiva.

Leur doctrine philosophique s’appuie entièrement sur leur expérience personnelle de l’extase et d’autres états mystiques. La littérature śivaīte n’est donc pas une scolastique à la manière de la philosophie indienne en général ; elle repousse nombre de symboles traditionnels et s’efforce d’exprimer une originalité profonde et vécue en se servant de vocables nouveaux.

Entraînés par le flot de leurs expériences inédites, ces penseurs tendent vers la réalisation pratique, concrète, en cherchant une vérité vécue plutôt qu’une vérité abstraite.

Mais c’est dans la révélation qu’ils eurent de la conscience? en tant que libre conscience de soi et conscience en acte que nous verrons la marque la plus incontestable de leur génie. C’est là le trait majeur de l’édifice doctrinal qu’ils édifièrent, et ce qui lui donne sa cohérence métaphysique.

Ces philosophes sont donc d’abord des mystiques, car ils soutiennent que l’essence inexprimable du Soi ne peut être atteinte que par la voie de l’intuition spirituelle. Presque tous, et en particulier Vasugupta, Utpaladeva? et Abhinavagupta, ont joui d’une expérience mystique authentique. Ainsi Abhinavagupta était considéré par ses contemporains qui eurent le juste sentiment de sa grandeur comme l’un de leurs plus grands maîtres spirituels car il avait réalisé le Soi ainsi que son identité à Śiva [1].

D’autre part les adhérents du système de l’autonomie insistent sur l’état bhairava, l’aboutissement le plus élevé de la vie spirituelle, l’identité à Paramaśiva même, c’est-à-dire la divinité douée de son énergie omnisciente et toute-puissante, en sorte? qu’ils soutiennent qu’on? peut jouir dès ici-bas d’une vie divinisée aux énergies infinies.

Ces mystiques sont d’autre part des rationalistes, car ils se servent autant qu’il leur est possible de la raison pour étayer leur expérience spirituelle. Ils s’intéressent également au monde? de l’expérience usuelle et c’est dans la vie courante qu’ils trouvent des exemples propres à illustrer les états mystiques qu’ils s’efforcent de décrire et de classer.

Vasugupta [2], le fondateur du système de l’autonomie (svātantryavāda) est un grand mystique qui cherche Śiva plus par l’extase que par la voie métaphysique. Ses Śivasūtra qui, dit-il, lui furent révélés par Śiva lui-même, ne traitent que de la triple voie qui conduit à l’identité au Seigneur. Il insiste tout particulièrement sur caitanya, la conscience de soi dont il fait un spanda, l’acte pur saisi en sa source, au moment où il s’ébranle alors qu’on prend conscience de soi. ou que s’amorce la décision ou au cours de tout état d’une exceptionnelle intensité qui provoque un brusque retour sur soi [3].

Somānanda, un grand sage qui lui succédé de près, voulut donner un fondement philosophique à la mystique moniste de Vasugupta et écrivit en ce but la Sivadrsti, une œuvre qui ne manque pas d’audace.

Ce traité décrit une voie nouvelle vers l’absolu?, voie que Vasugupta n’avait pas mentionnée : c’est la Reconnaissance intuitive et directe de Siva en nous et dans l’univers qu on nomme Pratyabhijñā?. C’est ainsi que la Réalité? ultime qui est acte pur et liberté infinie peut être réalisée grâce à la Reconnaissance de cette liberté au cours des activités journalières.

Un élève de Somānanda, Utpaladeva, qui vivait dans la première moitié du xe siècle, fut l’auteur de l’Īśvarapratyabhijñākārikā, un ouvrage qui connut une grande célébrité au Kaśmīr en raison de sa puissante inspiration. Outre les commentaires qu’il écrivit a ce traité, il chante dans sa Stotrāvalī les louanges du Seigneur et s’y montre un grand poète lyrique. La Reconnaissance immédiate de soi est non seulement celle de l’être unique et absolu, mais aussi celle de Śiva digne d’amour et d’adoration.

Mais par l’ampleur de son œuvre et par la profondeur de son génie Abhinavagupta dépasse ces trois promoteurs de l’école Trika.

Ses œuvres sont pleines d’un savoir extraordinaire qui s’étend a tous les domaines, d’une expérience mystique riche et profonde et d’une vie débordante — quel que soit le sujet qu’il traite.

Il ne se contente pas d’exposer les conceptions philosophiques mystiques et tantriques de ses prédécesseurs en un système vigoureux et bien construit ; interprète pénétrant et hardi il y imprime la marque de son vaste génie. Son œuvre magistrale, le Tantrāloka, constitue la somme théologique de l’école Trika.

Abhinavagupta n’est pas seulement le plus grand des philosophes du Kashmīr, il est plus célèbre encore, et célèbre dans l’Inde entière, par ses œuvres esthétiques sur la jouissance artistique (rasa) et sur la suggestion (dhvani), laquelle implique une théorie intéressante de l’inexprimé en art.

L’exposition qu’il fit des théories esthétiques de ses devanciers est remarquable par son originalité et sa maîtrise. Elle fait de lui la plus grande autorité en poétique indienne [4].


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[1Aujourd’hui encore on vénère au Kaśmīr la mémoire d’Abhinavagupta ainsi que celle de Lallā et d’Utpaladeva dont le peuple récite les hymnes mystiques. Lakṣman Brahmacārin de Śrinagar est un disciple éloigné mais fervent d’Abhinavagupta.

[2Vasugupta vivait au début du ixe siècle. Il est probablement l’auteur de la Spandakārikā que certains attribuent à son disciple Bhaṭṭakallaṭa.

[3S. K. 22.

[4Sur la vie et les œuvres d’Abhinavagupta nous renvoyons à la thèse du Dr Kanti Chandra Pandey : Abhinavagupta. The Chowkhamba Sanskrit Series. 1935. Vol. I, p. 1-21, thèse à laquelle nous empruntons nombre de renseignements.