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MAHĀRTHAMAÑJARĪ

Silburn : Śiva, Acte pur et vibrant

Introduction de Lilian Silburn

dimanche 17 juin 2018

Extrait des pages 11-13 de l’Introduction

Le sivaïsme moniste du Kaśmir se partage en trois principaux courants remontant chacun à un fondateur et possédant une lignée de maîtres initiés, sans que nous constations la moindre discorde ou dissension entre eux. D’ailleurs la plupart des grands mystiques tels Somānanda, Utpaladeva Utpaladeva
Utp
Utpala
Utpaladeva (« Seigneur du Lotus Bleu ») ou Utpalācārya (Xe siècle), philosophe shivaïte (śaivasiddhānta) du Cachemire, élève de Somānanda et maître de Abhinavagupta.
, Laksmanagupta, Abhinavagupta Abhinavagupta
Abhinava
AG
Abh
Abhinavagupta (950-1020), maître du shivaïsme du Cachemire, aussi maître en yoga, tantra, poétique, dramaturgie.
, Kṣemarāja appartenaient souvent à deux ou à plusieurs traditions dont ils commentaient les traités dans le même esprit? que Maheśvarānanda : donnant de longs extraits des maîtres les plus divers, de quelque tradition qu’ils relèvent. L’auteur de la Mahārthamañjarī reconnaît (p. 199) que le contenu de ses écrits est commun aux écoles Kula, Trika? et Krama.

Héritières directes des Tantra qui considèrent Śiva Shiva
Śiva
le Seigneur
comme un Dieu vivant, grand danseur et maître des rythmes par lesquels il manifeste l’univers et le résorbe, en se liant et en se déliant, ces diverses écoles partagent un même dynamisme : toutes posent d’emblée l’Acte [1] identique à la Conscience? ultime, énergie autonome et puissance de jeu ; l’émanation qui procède de cet acte ne leur apparaît pas comme une dégradation du spirituel au matériel [12] mais comme une transition d’un rythme intense et subtil à un rythme grossier et ralenti, celui du mouvement ordinaire.

Śiva se présente comme Acte pur et vibrant (śuddhaspanda) : pur parce que rien d’extérieur à lui ne le conditionne, et acte parce qu’il n’est nullement un être statique mais l’unique agent perpétuellement agissant. La vibration éternelle de la conscience possède un mouvement si intense et une telle rapidité qu’on ne peut le percevoir, pas même l’imaginer.

Afin de manifester les diverses catégories, et bien qu’il soit unique et immuable [2], Śiva fulgure par sa volonté [3] et revêt l’aspect de l’acte pur intériorisé qui n’est autre que cette vibration originelle en sa forme suprême (kiṃciccalana) : lorsque l’énergie subjective — le Je (aham) — prédomine, l’intériorité apparaît ; puis par son énergie cognitive, Śiva met en relief l’énergie objective? [4] — cela (idam) — d’où l’univers tire son origine. Ainsi à la phase d’intériorité ou de reploiement succède la phase d’extériorité ou de déploiement [5], ces deux pôles de résorption et d’émanation entre lesquels l’Acte s’épanouit. Cet acte qui vibrait de façon infiniment subtile et sans sortir de soi, fléchissant davantage, devient activité limitée, raidie, obéissant à une alternative constante (vikalpa). Si le rythme ralentit encore, aux phases précédentes de volonté et d’activité cognitive, fait suite l’action? proprement dite incarnée dans un corps, la vibration devenant grossière en tant que mouvement perceptible : « L’énergie considérée en son activité intérieure, à savoir ébranlement et prise de conscience de soi, pénètre grâce à son pouvoir inhérent dans un corps au moyen du souffle, des organes de la pensée et des sens subtils et, de par sa nature? vibrante (spandana), elle devient visible dans le domaine de l’illusion? sous forme d’action ordinaire [6]. »

En conséquence, les énergies ou les catégories de la réalité [7] ne sont jamais considérées comme des choses mais comme des mouvements [13] que ces systèmes, à la suite du Krama, se plaisent à analyser en vue de retourner au mouvement initial suprême [8].

Ces écoles demeurent fidèles à un autre caractère de l’antique Śiva, Dieu profondément humain? — danseur, ascète, amant, etc. — bien enraciné dans le concret immédiat et qui intègre à sa divinité la vie totale jusque dans ses plus humbles aspects. Il s’ensuit qu’elles ne tournent pas le dos à la vie et qu’elles accueillent avec empressement tout ce qui remplit le cœur de joie? : elles s’efforcent d’intensifier les rythmes vitaux, de diviniser le corps et ses fonctions, rejoignant ainsi une ancienne conception tantrique selon laquelle l’homme ne peut s’identifier à Bhairava tant qu’il n’a pas satisfait le jeu de ses organes intellectuels et corporels.

Enfin, une autre caractéristique importante les distingue des diverses philosophies de l’Inde tendues vers la libération : l’intérêt qu’elles portent à la seule liberté. C’est que tous ces maîtres originaux, véritables créateurs, et non simples commentateurs, furent aussi de très grands mystiques : vivant à même la Réalité profonde et libre, ils éclairent leurs problèmes métaphysiques ou psychiques à la lumière d’une expérience vécue, celle de la parfaite intériorité.


Voir en ligne : MAHĀRTHAMAÑJARĪ


[1Acte, terme commode qui, à défaut d’un vocable approprié, couvre les nuances variées de vimarśa et de spanda ; ‘ activité ’ convient mieux à kriyā, accomplissement d’une action qui dure, a des effets et comporte une certaine potentialité, tandis que l’Acte opère dans l’instant présent.

[2Acala, et pourtant vibrant comme la flamme d’une bougie qui vibre et se meut sans arrêt mais en elle-même et sans changer de lieu.

[3Icchāśakti. En śivatattva, catégorie suprême, toutes les énergies divines, qui ne sont elles aussi que vibration, demeurent indivises (ghana). Laghuvṛtti, śl. 27-28. Puis l’énergie autonome (svātantryaśakti) se montre sous des aspects variés : en obscurcissant partiellement son essence, faisant vibrer certaines énergies, félicité ou connaissance, tandis que les autres restent cachées.

[4Sur sadāśivatattva et īsvaratattva Cf. M. M. śl. 15.

[5Nimeṣa et unmeṣa.

[6I. P. v. I. I. 15. vol. I. p. 47. Cf. M. M. śl. 27, sur le cheminement de l’énergie, adhvan, glosé par vibration. T. A. XI. 50.

[7Kālī du Krama et tattva du Trika.

[8Cr. M. M. śl. 36-37 comm.