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TIME AND ETERNITY

Coomaraswamy : l’absolu et le relatif

Introduction

dimanche 13 mai 2018

Gérard Leconte

Le sanskrit satyam (de as, « être »), comme το ὅν et ουσία (de είμί, « être »), est le « réel », le « vrai » ou le « bon » — ens et bonum convertuntur. Avec ces significations, satyam peut être appliqué aux existants [1], le terme général convenant à ces « choses », envisagées dans leur diversité, étant « le-nom-et-la forme » (nâma-rûpa ; ὁ λόγος καί ή μορφή, Aristote Aristóteles
Aristote
Aristotle
Ἀριστοτέλης (384-322 aC)
, Métaphysique, VIII, 1, 6) [16] : et dans cette vérité (relative) — celle du nom et de la forme, par laquelle Dieu est présent dans le monde? (,Shatapatha Brâhmana, XI, 2, 3, 4-5), et qui le manifeste dans sa diversité (Brihadâranyaka Upanishad Upanishad
Upanishads
Upanixade
Upanixades
, I, 4, 7 ; Chândogya Upanishad, VI, 3, 2) — « l’Immortel, l’Esprit? de la Vie, est caché » (êtad amritam satyêna channam ; prâno vâ amritam, nâmarûpê satyam, tâbhyâm ayam prânash channah BUp., I, 6, 3), tout comme le Soleil — la Vérité — est caché par ses rayons (Jaiminîya Upanishad Brâhmana, I, 3, 6) qu’on lui demande d’écarter afin que sa « plus belle forme » puisse être vue (BUp. V, 15 ; Ishâ Upanishad, 15, 16). De la même façon, les puissances de l’âme sont « vraies » ou « réelles », mais « la Vérité qu’est le Soi est la Réalité de leur réalité, ou la Vérité de leur vérité » (satyasya satyam... têshâm êsha satyam, BUp., II, 1, 20) ; c’est « cette Réalité, ce Soi, que tu es » (CUp., VI, 10, 3). Dans ce sens absolu?, également, Vérité ou Réalité (satyam) est synonyme de Dharma, δικαιοσύνη, Justice, Lex Aeterna (BUp., I, 4, 14), un des noms de Celui « qui seul est aujourd’hui et demain » (BUp., I, 5, 23) : et seul celui qui connaît cette Vérité ultime (paramârtha-satyam) peut être appelé un maître d’enseignement (ativadati, CUp., VII, 16, 7 et commentaire), et « notre intellect ne peut jamais être assouvi si cette Vérité ne l’illumine, hors de laquelle il n’est de vérité » (Dante Dante Dante Alighieri (Durante degli Alighieri), poète, homme politique et écrivain florentin (1265-1321). , Paradis, IV, 124-126) [2].

C’est ensuite de la vérité relative du nom et de la forme que le Connaissant est libéré (nâmarûpâd vimuktah, Mundaka Upanishad Mund. Up.
Mundaka Upanishad
In The Thirteen Principal Upanishads, ed. R. E. Hume, 2nd ed., London, 1931
, III, 2, 8). Bien que cette vérité puisse être acceptable à des fins contingentes, elle est une fausseté ou une irréalité (anritam) comparée à la « Vérité de la vérité », la Vérité absolue, et c’est par cette fausseté que nos « véritables Désirs » sont obscurcis. Autrement dit, les « choses » temporelles sont à la fois réelles et irréelles. Contrairement à ce que l’on a si souvent affirmé, le Vêdânta ne nie pas leur existence? — « car la spécificité (anyattattvam) de ce bas monde, démontrée par tous les critères, ne peut être niée » (Brahma Brahmā
Brahma
Brama
Sûtra Bhâshya, II, 2, 31) et « la non-existence des objets extérieurs est réfutée par le fait que nous les percevons » (nâbhâva upalabdhêh, ibid., II, 2, 28). Nous n’avons pas à nous arrêter sur le fait que Shanka-râcârya ait mal interprété la position bouddhiste, laquelle évite les extrêmes « est » et « n’est pas » (Samyutta Nikâya, II, 17 ; cf. Bhagavad-Gîtâ BGBh
BG
Bhagavad-Gita
Bhagavad-Gîtâ
Bhagavad Gitā
Bhagavad-gītā
BGBh = avec les commentaires de Shankara
, II, 16). L’important est que le Vêdânta soit en parfait accord avec la doctrine platonicienne, selon laquelle les choses sont « fausses » (ψευδός = anrita) [3] en ce sens qu’une imitation, bien qu’elle existe, n’est pas « la chose? réelle » dont elle est une imitation, et la doctrine chrétienne telle qu’elle est formulée par saint Augustin : « Je regardai ces choses au-dessous de Toi, et vis qu’elles ne sont ni ne sont pas. Elles ont une existence (esse), parce que venant de Toi, et pourtant nulle existence, parce qu’elles ne sont pas ce que Tu es. Car seule cette réalité est, qui demeure immuable ; le Ciel et la Terre sont beaux et bons, et sont (sunt), puisque Dieu les créa », mais « comparés à Toi, ils ne sont ni beaux, ni bons, ni ne sont (nec sunt) » (Confessions, VII, 11 et XI, 4). La doctrine du Vêdânta selon laquelle le monde est « de la nature? de l’art » (mâyâ-maya?) n’est pas une doctrine de Γ « illusion », elle distingue simplement la réalité relative de l’œuvre de la réalité plus grande, celle de l’Artisan (mâyin, nirmânakâra), dans laquelle subsiste le paradigme. Le monde est une épipha-nie ; et ce n’est pas sa faute mais la nôtre, si nous prenons par erreur « les choses qui furent faites » pour la réalité d’après laquelle elles furent faites, le phénomène lui-même pour son modèle [4] ! Qui plus est, l’illusion ne peut être proprement attribuée à un objet?, elle ne peut provenir que de celui qui le perçoit ; l’ombre est une ombre, quoi que nous en fassions.

Original

Sanskrit satyam (from as, to “be”), like το ον and ονοία (from ειμί, to “be”), is the “real”, “true”, or “good”,—ens et bonum convertuntur. In these senses, satyam can be predicated of existents [5], for which “things” in all their variety the collective term is “name-and-shape” (nāma-rūpe ; δ λόγος και ή μορφή, Aristotle, Met. 8.1. 6) : and by this (relative) truth, that of the name-and-shape by which God is present in the world (Satapatha Brāhmana 11.2.3.4,5), and as which it is differentiated (Brhad-aranyaka Up. 1.4. 7 ; Chāndogya Up. 6. 3. 2), “the Immortal, the Spirit of Life is concealed” (etad amrtam satyena channah ; prāno vā amritam, nāmarūpe satyam, tābhyām ayam prānash channah, Brhad-aranyaka Up. 1.6. 3), just as the Sun, the Truth, is concealed by his rays (JUB JUB
Jaimimya Upanisad Brāhmana
The Jaiminlya or Talavakāra Upanisad Brāhmana, ed. H. Oertel, Journal of the American Oriental Society, XVI (1896), 79-260.
. 1.3. 6), which he is asked to dispel so that his “fairer form” may be seen (Brhad-aranyaka Up. 6.15, Īśā Up. 15,16). In the same way, the powers of the soul are “true” or “real”, but “the Truth that the Self is, is the Reality of their reality, or Truth of their truth” (satyasya satyam ... teshām esa satyam, Brhad-aranyaka Up. 2.1. 20) ; it is “that Reality, that Self, that thou art” (Chāndogya Up. 6.10. 3). In this absolute sense, also, Truth or Reality (satyam) is synonymous with Dharma, δικαιοσύνη, Justice, Lex Aeterna (Brhad-aranyaka Up. 1.4. 14), one of His names “who alone is today today and tomorrow” (Brhad-aranyaka Up. 1.5. 23) : and he only who knows this Ultimate Truth (paramārtha-satyam) can be called a master-speaker (ativadati, Chāndogya Up. 7.16. 7 with Comm.), “nor ever can our intellect be sated, unless that Truth shine upon it, beyond which no truth has range” (Dante, Paradiso 4.124-126) [6].

It is, then, from the relative truth of name-and-form that the Comprehensor is liberated (nāmarupād vimak-tahy Mund. Up. 3. 2. 8) ; however it may be a valid truth for practical purposes, it is a falsity or unreality (ianrtam) when compared with the “Truth of the truth, Truth absolutely, and it is by this falsity that our True Desires” are obscured. In other words, temporal “things” are both real and unreal. The Vedanta does not in fact, as has so often been asserted, deny an existence of temporalia,—“for the distinct suchness (anyat-tattvam) of this world of affairs, evidenced by all criteria, cannot be denied” (Brahma Sūtra Bhāsya - Śankara Shankara
Shamkara
Sankara
Śañkara
Shankarasharya
Çankara
Śankara
Çamkara
2. 2. 31), “the nonexistence of external objects is refuted by the fact of our apprehension of them” (nābhāva upalabdheh, Brahma Sūtra Bhāsya - Śankara 2.2.28). That Śankarācārya misinterprets the Buddhist position, which avoids the extremes “is” and “is not” (S. 2.17, cf. BG. 2.16), is irrelevant in the present connection. The point of importance is that the Vedantic position is in perfect agreement with the Platonic, which is that things are “false” (ψευδός = anrta) in the sense that an imitation, though it exists, is not “the neal thing” of which it is an imitation ; and with the Christian doctrine as formulated by St. Augustine in Conf. 7.11 and 11.4 : “I beheld these others beneath Thee, and saw that they neither altogether are, nor altogether are not. An existence (esse) they have, because they are from Thee ; and yet no existence, because they are not what Thou art. For only that really is, that remains unchangeably ; Heaven and Earth are beautiful and good, and are (sunt), since God made them”, but when “compared to Thee, they are neither beautiful, nor good, nor are at all” (nec sunt). The Vedantic doctrine that the world is “of the stuff of art” (māyā-maya) is not a doctrine of “illusion” but merely distinguishes the relative reality of the artefact from the greater reality of the Artificer (māyin, nir-māriakāra) in whom the paradigm subsists. The world is an epiphany ; and it is no one’s fault but our own if we mistake “the things that were made” for the reality after which they were made, the phenomenon? itself for that of which phenomena are appearances ! [7] Moreover, “illusion” cannot properly be predicated in an object, it can only arise in the percipient ; the shadow is a shadow, whatever we make of it.


Voir en ligne : TIME AND ETERNITY


[1Au cours de cette étude, les termes « exister », « existence », etc., sont employés dans le sens strict de ex alio sistens, et doivent être distingués des termes « être » ou « essence », in seipso sistens. Cette distinction renvoie à l’opposition platonicienne entre γενεσίς = bhava et ουσία = astitâ, que l’on retrouve chez saint Augustin (De Trinitate, VI, 10, 11), et qui est développée par saint Thomas d’Aquin (De ente et essentia).

[2

[3Cf. Aristote, έν σιΑθεσεί (De anima, III, 4, 1).

[4Cf. Anaxagore : « Les choses apparentes ( τά φαινόμενα) sont la vision des choses invisibles (Fragment XXI) ; et l’Epître aux Romains, I, 20.

[5Throughout the present article, “exist”, “existent”, etc. are used in the strict sense of ex alio sistens, and to be distinguished from “being” or “essence” in seipso sistens. The distinction goes back at least to Plato’s opposition of γενεσις = bhava to ονοία = astitā, survives in St. Augustine (De Trin. 6. 10. 11), and is fully dealt with by St. Thomas (De ente et essentia).

[6

[7Cf. Anaxagoras, “things apparent (τά φαινόμενα) are the vision of things unseen” (Sextus Empiricus, Adv. Dogm. 1.140) ; and Romans 1.20.