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LA BHAKTI

Silburn : Les différents visages de Śiva

LA BHAKTI DANS LE ŚIVAĪSME DU KAŚMĪR

samedi 5 mai 2018

Extrait des pages 12-16

« Hommage à Śambhu qui revêt des aspects merveilleux et divers : magicien, Tu es véridique ; caché, Tu es patent ; subtil, Tu assumes l’apparence de l’univers ! » Utpala. II. 12.

Bhairava, Paramaśiva, sont les noms que les śivaītes kaśmīriens donnèrent à l’absolu?, au Tout indivisible (nikhila). Mais à côté de cette pure Conscience? indicible, ils firent place à un aspect personnel du Dieu lié à sa manifestation et qu’ils nommèrent Śiva, Maheśvara, Śaṅkara, Bhagavan, Īśa, Sambhu, etc., le Seigneur à la fois transcendant et immanent auquel s’adresse la vénération des fidèles.

Le Śivaīsme d’un Nārāyana et d’un Utpaladeva? se présente [13] d’abord comme une mystique qui ne se laisse pas enfermer sous les dénominations philosophiques : monisme, dualisme, panthéisme. S’efforçant de se tracer une route entre deux écueils, le Dieu personnel du dualisme théiste [1] et l’absolu impersonnel de certains vedāntin, il a découvert le Dieu d’amour, réalité? vivante douée d’une libre énergie, rejoignant ainsi la religion populaire de l’antique Śivaïsme.

Comme les dualistes, mais sans être dualiste, le śivaïte adore un Dieu dont il éprouve la présence réelle et qu’il considère en quelque sorte? comme une personne : « Tu es la grande Personne (mahāpuruṣa), l’unique, le refuge de toutes les personnes » (II 1.14), c’est-à-dire de la première, de la seconde et de la troisième, je, tu, il. Et Utpaladeva dit encore, s’adressant à Śiva : « Tu es la Personne suprême (adhipuruṣa) toujours vigilante dans un monde? profondément assoupi ! » (XIV.18). Śiva n’a en effet d’autre témoin que lui-même ; il ne peut jamais être un objet? car il est le Sujet même « que l’on? obtient à la cime de toute cime » (11.25), le Connaisseur du connaisseur, le seul Sujet conscient [2].

Mais si le mystique kaśmirien rejoint ainsi le partisan de la non-dualité (advaita?), il ne se contente pas d’un brahman? impersonnel et passif comme celui de Śaṇkara, simple prakāśa? [3], Lumière consciente?. L’unité dans laquelle il s’absorbe est riche d’une dimension en profondeur, celle du Centre, le Je universel ou le Cœur divin, qui se révèle en une libre prise de conscience de soi appellée vimarśa ou pratyabhijnā. L’importance accordée au Cœur par l’école Pratyabhijnā permettait d’accueillir le Dieu en acte synthétisant prakāśa et vimarśa, le Dieu de grâce aimé des fidèles.

Le Śivaīsme du Kasmïr s’apparente encore au panthéisme puisque Śiva est revêtu de la splendeur de l’univers, son corps étant formé de l’ensemble des sons (śabdarāśi) sous son aspect de dynamisme verbal, et de l’ensemble des choses? sous son aspect de dynamisme substantiel ; mais il s’en écarte parce que ce Dieu [14] ineffable n’est pas seulement immanent à l’univers, il le transcende [4].

Laissant de côté les problèmes métaphysiques de transcendance et d’immanence ou celui que pose l’existence? d’un Dieu personnel dispensateur de grâce dans un système qui soutient l’identité de l’homme? avec Śiva, nous ne ferons qu’évoquer brièvement les différents visages de Śiva [5] transmis par la tradition des Purāna et des Āgama śivaïtes et que nos poètes se plurent à célébrer. Ces visages serviront de jalons à la voie d’amour divin, seul objet de notre étude.

Māyāvin, magicien.

Śiva apparaît d’abord comme le magicien qui engendre par son sortilège (māyā?) la diversité phénoménale. Peintre prodigieux, il étend sur le mur de sa propre conscience, sans instrument ni matériel, la fresque de l’univers. Il marque de son sceau (mudrā) le monde entier en distinguant mâles et femelles [6]. Acteur, il joue la pantomime des trois mondes [7], s’identifiant aux personnages dont il assume tous les rôles ; il se laisse souvent prendre à son jeu au point d’oublier? son véritable moi?. A cet oubli de soi-même répond, sur le plan mystique, et pour y porter remède, la prise de conscience ou souvenance ininterrompue de soi.

Paśupati, gardien du troupeau.

Śiva est encore le Dieu compatissant. Sous cet aspect il est imploré sous le nom de Paśupati, gardien des âmes asservies (paśu) qu’il protège et aiguillonne sur le chemin de la délivrance. C’est pourquoi le fidèle prend refuge en Śiva-le-Protecteur.

Umāpati, amant d’Umā.

Śiva est le Dieu d’amour, époux bien-aimé de l’Energie, Umā ou Parvatī, qu’il tient éternellement enlacée [8]. A cet universel amour répondent l’ivresse et la folie des cœurs aimants et fidèles.

Virūpāksa, Śiva indifférencié.

En tant que Virūpāksa ou Trilocana, Śiva possède un troisième œil : œil de feu qui consume la dualité et détruit la mort et, en même temps, œil de compassion qui rayonne de félicité et d’amour mystiques. Cet aspect du Dieu se reflète sur le plan spirituel dans l’absorption? contemplative.

Dhūrjati, ascète et Śivarātri, Nuit de Śiva.

Śiva revêt la forme de l’ascète archétype, maître du yoga et des siddhi — Kapardin, Kapālin —. Il réduisit en cendres le dieu de l’amour charnel qui, tandis qu’il pratiquait l’ascèse au bûcher funéraire de Parvatī, essayait d’éveiller en Lui l’amour pour Imā.

Mais au-delà encore, il est Bhairava, terrifiant, et nu, absorbé en lui-même dans l’indifférenciation primordiale. À cet absolu ineffable, accède le renonçant qui suit héroïquement la voie du vide? et du nirvikalpa, nuit obscure et douloureuse, débouchant sur la Nuit de joie? indicible et d’éblouissement silencieux.

Naṭarāja, Roi des danseurs.

Śiva est enfin le danseur cosmique qui crée et détruit l’univers par ses mouvements tantôt impétueux, tantôt frénétiques et farouches ; ou qui l’apaise par ses rythmes harmonieux. A ce ballet prend part le libéré vivant, qui danse spontanément dans toutes les activités de ce monde, se jouant avec amour de la vie en ses multiples aspects reconnus par lui comme l’expression de l’énergie divine.


A travers les millénaires, Maheśvara a été adoré comme le danseur unique qui exprime en d’innombrables danses les aspects les plus divers et les plus opposés de la Vie par les gestes (mudrā) [9] de ses mains et les objets symboliques qu’elles tiennent [10]. Il danse avec le tambour, les grelots aux chevilles ; — héros (vīra), il brandit le trident redoutable ; — ascète, oint des cendres de l’univers, avec son chignon tressé, ses serpents brillants comme des bijoux (XIV.6), sa guirlande de crânes, il porte le rosaire, la peau de tigre, un crâne en guise de bol à aumône ; — destructeur, il est armé de l’arc et des flèches, de l’épée, de la massue... ; — [16] gardien des troupeaux, il serre dans ses mains le lacet, l’aiguillon et le croc ; — souverain des dieux, rayonnant de gloire, il est muni de ses insignes : l’ombrelle blanche de la pleine lune et l’éventail [11] de la voie lactée ; à l’aide de la Gangâ qui ruisselle de sa mèche de cheveux, il asperge l’univers [12] ; — mystique, il se drape dans le halo radieux de son corps cosmique, un croissant de lune dans sa chevelure et le troisième œil sur son front [13].

Tel est le cadre mythologique et symbolique dans lequel les poètes kaśmīriens ont intégré leur conception de l’amour divin.


Voir en ligne : LA BHAKTI


[1Maheśvara des Śivaites Siddhānta ou Viṣṇu des systèmes théistes et de dualisme mitigé.

[2« Si tous les êtres réduits à l’état d’objets par le Seigneur sont couverts de honte, comment donc le Seigneur pourrait-il être réduit, lui aussi, au niveau d’objet connu ? » dit Abhinavagupta. Et pourtant la Conscience universelle se manifeste librement en devenant un objet connu (jñeyīkaroti) sous des formes divines omniprésentes et autonomes, tels Prabhu, Śiva, Īśvara etc., qui n’ont pas d’existences distinctes de la Conscience. I.P.v. 1. V., 15-16 et II. III. 16.

[3Il est svaprakāia, lumineux par lui-même, mais cette conscience est privée de vimarśa selon le Trika. A ce sujet cf. p. 84 n. 4 et 128.

[4En tant qu’immanent (viśvamaya), Śiva est à la fois prakāśa et vimarśa. De la lecture des poèmes d’Utpala et de Lallā se dégage le sentiment profond de la transcendance divine. Śiva inaccessible aux pensées n’est atteint que par la voie de dépassement. En réalité, le fond de leur expérience mystique c’est Paramaśiva, qui n’est ni transcendant ni immanent. Cf. Lallā śl. 2, Stav. 53 et Inf. p. 76.

[5Ces symboles et mythes nous apparaîtront tels qu’ils furent vécus et interprétés par les mystiques kaśmīriens.

[6XIV, 12. yoni et linga

[7Stav., śl. 59.

[8Image que l’iconographie indienne nous a rendue familière.

[9En particulier l’abhaya mudrā qui délivre de la crainte et des doutes.

[10Cette description de Śiva correspond à nos poèmes, mais non aux données de l’archéologie. Pour plus de précisions, cf. T. A. Gopinatha Hao, Eléments of Hindu Iconography. Madras, 1916, vol. II. I.

[11Éventail à queue de cheval.

[12Utp. XIV, 7 et 5, 4 et 3. Cf. 17.

[13XX, 1-2