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PLATON ET PLOTIN

Matinée : l’âme

SUR DEUX THÉORIES PHILOSOPHIQUES

samedi 5 mai 2018

Extrait des pages 50-55

Quand on a recueilli à travers cent textes dispersés les nombreuses facultés dont parle Plotin Plotin
Plotino
Plotinus
Plotin (205-270), philosophe auteur des Ennéades, fondateur de la pensée néoplatonicienne
 ; quand ensuite on essaye de les coordonner en un tout systématique, sous trois chefs correspondant aux trois principes reconnus dans l’homme?, à savoir le corps, l’animal et l’âme proprement dite ; quand [54] enfin, passant d’une triade à une autre triade, on a subdivisé les facultés de ce dernier ordre suivant qu’elles appartiennent à l’âme en rapport avec le sensible, ou à l’âme en elle-même, ou à l’âme en rapport avec le divin, grande est la surprise de ne point voir attribuée à l’âme elle-même la faculté qui nous donne le moi, la conscience?, et de ne trouver même pour elle aucune place nulle part. Le traducteur des Ennéades a cru devoir combler cette lacune dans ses notes, en rattachant la conscience à la seconde série des facultés. Mais de quel droit, puisque Plotin lui-même déclare que la conscience appartient à l’âme tout entière ? D’autres ont pensé que la conscience trouvait mieux sa place dans l’intelligence [1], dans cette faculté supérieure par laquelle nous sommes en commerce avec l’intelligible, et ils appuient leur sentiment d’un texte sur lequel on a pu se méprendre, il est vrai, mais qui, ramené à son sens exact, est loin de résoudre ou même d’atténuer la difficulté. Plotin dit qu’en elle-même l’intelligence voit, et qu’en se tournant vers l’intelligence suprême elle voit qu’elle voit, καθορα ότι καθορα. Au premier abord, il y a là une contradiction flagrante, car Plotin a pris soin de distinguer ce qui est nôtre de ce qui est proprement nous. Or, ce qui est simplement nôtre sans être nous, ce n’est pas seulement la connaissance? sensible, mais aussi et plus encore la connaissance intelligible. Il y a [52] même cette différence très marquée : tandis que la sensation relève de nous, qu’elle est à notre service et que par conséquent nous sentons toujours, l’intelligence nous domine, elle est séparée ; nous ne pensons que par intervalles. L’une de ces facultés remplit à l’égard de l’âme l’office de messager ; l’autre est un roi qui daigne se laisser contempler, quand nous élevons vers lui un regard purifié.

Comment expliquer cette anomalie : une faculté qui n’est que nôtre, qui n’est point nous et qui cependant porte en elle la plus haute expression de la conscience ? La difficulté se complique, si l’on fait réflexion que l’âme représente dans les idées de Plotin l’un et multiple, et que ce double caractère d’unité et de multiplicité convient à merveille pour expliquer le rôle de la conscience dans l’âme. Le principe péripatéticien de l’identité du sujet et de l’objet? ne peut être transporté de l’ordre métaphysique dans la psychologie sans une restriction importante. Sans doute c’est l’âme qui connaît, c’est l’âme qui est connue. Mais la réalité de l’objet n’est pas moindre que celle du sujet. Or, s’il est vrai de dire que le sujet est absolument simple, invariable ; si c’est toujours le même œil ouvert sur les mille incidents qui occupent successivement la scène de l’âme, il est juste de reconnaître aussi que l’objet se présente dans la riche variété de ses pouvoirs, de ses opérations et des phénomènes qui en sont le résultat. Ce qui domine, tantôt c’est la passion violente, impétueuse autant qu’aveugle, véritable [53] tempête qui soulève l’âme et qui va bouleverser jusqu’aux traits du visage ; tantôt c’est la calme raison, froide, austère, loi majestueuse et souveraine ; tantôt c’est la volonté libre et responsable qui tranche brusquement un long débat entre la passion et le devoir. Plaisirs et peines, joies et douleurs, appétits sensuels et saintes amours du beau, du vrai, du bien ; vagues notions et jugements spontanés, blocs intellectuels brisés en cent fragments par l’analyse et l’instant d’après recomposés par la synthèse ; affirmations fécondes ou périlleuses erreurs, raisonnements laborieux ; capricieux souvenir qui se dérobe, quand nous le cherchons, et se présente de lui-même, quand nous ne le cherchons plus, importun compagnon qui ramène la douleur au milieu de nos plaisirs et le rire insultant au milieu de nos larmes ; douces rêveries et grimaçantes fictions ; lâches faiblesses ou courageuses entreprises : tels sont, avec bien d’autres encore, les éléments divers qui roulent pêle-méle dans le torrent de la vie spirituelle. Que Ion ne dise pas, avec l’espoir de masquer les différences, qu’il règne entre nos facultés l’accord le plus étroit ; qu’elles se supposent, s’appellent et se complètent mutuellement ; qu’elles ne sont au fond que les expressions, les manifestations diverses d’une même activité. Sans doute ces puissances ne sont pas différentes à la manière des parties dun tout, des membres du corps par exemple. Mais il est bien évident qu’il n’y a rapport qu’entre des choses distinctes, et tous les efforts que l’on [54] peut faire pour marquer la liaison des facultés, confirment en même temps leur distinction. Il est aussi impossible de réduire le nombre des facultés essentielles que de les isoler les unes des autres ; chacune d’elles a son caractère propre et implique en même temps l’unité de l’essence. C’est la nature? particulière de l’âme, ce qui fait qu’elle n’a point d’analogue parmi les objets de la pensée et qu’on se trompe toujours quand on veut raisonner d’elle d’après un terme de comparaison pris en dehors d’elle. L’âme, image de Dieu, est une comme lui dans sa substance ; mais, comme toute image, elle est inférieure au modèle ; comme tout être contingent, elle êst multiple dans les états qu’elle subit, dans les actes qu’elle produit ; elle l’est dans un certain nombre de pouvoirs absolument irréductible.

Plotin a bien saisi ce double caractère de l’âme. Seulement, emporté par la théorie, il a placé l’unité dans l’intelligence et la multiplicité dans l’âme. Il y a en réalité dans les Ennéades deux consciences, comme il y a deux mémoires, deux imaginations ; comme il y a deux âmes. L’une de ces âmes, semblable à celle dont parle Platon Platão
Platon
Plato
Platón
Platão (grego Πλάτων, Platon) (427-348 aC)
dans le Timée, est une plante du ciel qui demeure attachée au sol sacré ; l’autre plonge par ses racines jusque dans les entrailles de la matière. C’est que l’âme subit la loi qui domine toutes les parties du système néoplatonicien. N’étant pas la dernière limite du possible, il faut qu’elle projette au-dessous d’elle une image d’elle-même inférieure à elle-même. Il faut [55] en même temps qu’elle fasse retour au principe supérieur. « Toute âme, dit Plotin, a une partie inférieure tournée vers le corps et une partie supérieure tournée vers l’intelligence divine. » C’est en oubliant cette imparfaite image, réfléchie par le corps comme dans un miroir grossier, que l’âme se retrouve elle-même, « Toute âme vertueuse est oublieuse. » Lisez toute âme contemplative.


Voir en ligne : PLATON ET PLOTIN


[1E. Chauvet, Des théor. de l’entendement.