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ABHINAVAGUPTA - LA LIBERTÉ DE LA CONSCIENCE

David Dubois : l’aventure de l’Absolu

DE QUELQUES NOTIONS FONDAMENTALES

samedi 28 avril 2018

Toutes les choses, réelles ou imaginaires, ne forment qu’un seul et même être, appelé Soi, Seigneur ou « Lumière » (prakaśa). En elle-même cette affirmation n’est guère originale. Nombreuses sont les traditions qui, en Occident comme en Orient, affirment cette unité de l’être. Mais, alors qu’il s’ensuit généralement la conséquence que les apparences de nos vies ne sont qu’illusions, il n’en va pas de même chez Abhinavagupta Abhinavagupta
Abhinava
AG
Abh
Abhinavagupta (950-1020), maître du shivaïsme du Cachemire, aussi maître en yoga, tantra, poétique, dramaturgie.
. Dans sa pensée, l’affirmation de l’être n’est pas négation, ni dénigrement, des choses et des êtres, mais au contraire célébration. Bien sûr, tout n’existe que par et dans cette Lumière. C’est d’ailleurs pourquoi elle est le « Seigneur ». Tout dépend d’elle et elle ne dépend de rien. Mais l’originalité est ailleurs. Car, aussitôt après avoir démontré — sur le ton de la philosophie ou de la poésie mystique — l’unité de l’être, le Fils de la Yoginī affirme que l’être est rempli de possibilités, de puissances. Autrement dit, l’être n’est pas immobile ou inerte comme le ciel. Au contraire, il est capable de tout. Capable de prendre conscience? de lui-même, de désirer, de percevoir, d’agir?, de se diviser et de se réunifier. Par conséquent, la pensée, la parole, les activités humaines et tout ce [55] qui s’ensuit ne sont rien d’autre que l’aventure de l’Absolu? s’éveillant à lui-même. Le Seigneur Shiva
Śiva
le Seigneur
Śiva e Śakti, Deus e seu Poder, formam uma unidade sem dualidade.
, nous-mêmes (le Soi) et tous les êtres sommes une seule existence? qui se connaît, se méconnaît et se reconnaît, sans fin, juste pour éprouver le vertige abyssal de la perte puis du retour à soi. Car, tout comme il n’existe que l’être, unique et infini, il n’y a qu’un seul sujet qui ressent tout à travers différents corps. Et de même, la seule réalité que l’on expérimente ainsi, c’est soi-même, le Seigneur fait de lumière. Ces mille manières de se perdre et de se retrouver sont les Puissances (śakti) du Seigneur, nos possibilités.

Tout devenir n’est donc rien d’autre que l’histoire de cet être débordant qui joue à se perdre pour mieux se retrouver. Remarquons que ce schéma pourrait aussi bien s’appliquer dans un contexte matérialiste ou scientiste : nous ne sommes que des fenêtres par où l’univers prend conscience de lui-même. En effet, Abhinavagupta? insiste sur le fait que l’être pur, sans conscience ni désir, ne serait qu’un néant inerte et ne mériterait pas le titre de « Seigneur ».

En résumé donc, nous sommes la réalité s’explorant elle-même. La réalité est le Seigneur et les désirs, les pensées, les sensations, les consciences, sont autant d’inflexions de la Puissance, de la Déesse. Par exemple, quand je désire manger une mangue, je me désire moi-même, Manifestation infinie, mais sous la forme contractée de « cette chose?-ci, désirée par cet individu-là ». Le Seigneur est ainsi à la fois sujet et objet?. Sa capacité à se percevoir ou se désirer comme objet est sa Puissance. Mais comme cet objet n’est rien d’autre que le sujet, comme toute conscience de quelque chose est, en réalité, conscience de soi, et du même Soi, il n’y a finalement qu’unité : un seul être qui se ressaisit en un seul et même acte de conscience.


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