PhiloSophia

PHILO = Apreço + SOPHIA = Compreensão

Version imprimable de cet article Version imprimable

Accueil > Oriente > Hulin : « ressaisissement infini » — vimarśa

LE PRINCIPE DE L’EGO DANS LA PENSÉE INDIENNE CLASSIQUE

Hulin : « ressaisissement infini » — vimarśa

LA NOTION DE PŪRṆĀHAMTĀ DANS LE SIVAÏSME DU KASMlR

vendredi 27 avril 2018

Extrait des pages 287-289

Une des kārikā les plus importantes d’Utpaladeva Utpaladeva
Utp
Utpala
Utpaladeva (« Seigneur du Lotus Bleu ») ou Utpalācārya (Xe siècle), philosophe shivaïte (śaivasiddhānta) du Cachemire, élève de Somānanda et maître de Abhinavagupta.
proclame : « L’essence de la manifestation est le ressaisissement infini. Autrement, la simple luminosité (de la conscience?), bien qu’affectée par les objets, resterait non-pensante, comme le cristal, etc. ». La distinction capitale ici introduite — et qui marque une coupure radicale avec l’Advaita? — est celle du prakāśa, la simple luminosité de la conscience, et du vimarśa, le ressaisissement infini. Pour comprendre le sens de cette distinction nous aurons recours aux deux commentaires, également remarquables, qu’Abhinavagupta Abhinavagupta
Abhinava
AG
Abh
Abhinavagupta (950-1020), maître du shivaïsme du Cachemire, aussi maître en yoga, tantra, poétique, dramaturgie.
a donnés de cette strophe dans l’IPV IPV
ĪPV
I.P.v.
Īśvarapratyabhijñāvimarśinī
Commentary to the Verses on the Recognition of the Lord
et l’IPVV IPVV
ĪPVV
Īśvarapratyabhijñāvivŗtivimarśinī
Commentary on the explanation of Īśvarapratyabhijñā
. Voyons tout d’abord le début du second commentaire : « ... Si, en effet, la liberté, caractérisée par le ressaisissement infini, ne constituait pas la forme propre de cette (manifestation), la simple luminosité [288] (de la conscience) resterait, confinée en elle-même, et il en irait de même pour la cruche. Dans ces conditions, une différence, caractérisée par une relation de chose? pensante à chose non-pensante, ne s’établirait pas davantage entre l’essentiellement lumineux et le non-lumineux qu’entre la cruche et l’étoffe. Direz-vous que la luminosité est en relation avec un Autre ? (Nous répondrons que) la cruche aussi est en relation avec l’argile. Direz-vous qu’elle est produite par un Autre ? Mais un moment de la cruche est pareillement (produit) par un autre (moment). Direz-vous que la manifestation est produite de telle manière qu’elle forme avec un Autre une unique constellation de facteurs ? Mais cette (constellation) unit aussi bien (dans l’objet?) la forme-couleur à la saveur. Direz-vous que l’essence de la manifestation s’explique par sa tension vers un Autre ? Dans ce cas, l’aimant serait aussi manifestation, puisqu’il est « tendu » vers le fer ».

Abhinavagupta? montre ici ce que le vimarśa ne peut pas être, nous préparant ainsi à comprendre, sur le mode positif, ce qu’il est. Toute sa réflexion tourne autour de la difficulté suivante : la manifestation doit pouvoir révéler l’objet tel qu’il est, sans le modifier par une manipulation quelconque. Son symbole naturel est donc bien celui de la lumière — prakāśa — qui se contente, en écartant l’obstacle des ténèbres, de laisser les visibles entrer en contact avec les sens sans jamais réagir? avec eux. Or le « contact » n’est jamais qu’un certain type de relation entre deux objets appartenant à un même monde. Il est donc, en lui-même, aveugle : loin d’expliquer le fait primaire de la coexistence de ces termes, il le présuppose. Une seconde « lumière » devra donc venir illuminer cette nuit du pur contact extérieur, et ainsi de suite à l’infini. L’adversaire peut bien alors proposer diverses modalités possibles du contact : la relation en général, le rapport de cause à effet, l’appartenance des termes en contact à un même ensemble, la « tension vers », toutes souffrent du même défaut, celui de n’être applicables qu’à des objets supposés déjà intégrés à un seul et même champ de conscience et donc d’entraîner une régression à l’infini.

Le texte de l’IPV, après avoir exposé la même idée de manière plus succincte, poursuit : « ... Là où des choses comme le cristal, etc. s’avèrent incapables de se ressaisir elles-mêmes, ainsi que les [289] cruches, etc. (reflétées en elles), elles apparaissent comme non-pensantes et l’action de se ressaisir comme la vie même de la conscience. Son essence est la liberté dans l’intériorisation et l’extériorisation (des objets) ; elle appartient par nature? à la manifestation, se caractérise par un repos en elle-même et ne dépend de rien d’autre ». Le vimarśa désigne donc une dimension de fuite et d’absence ausência
Abwesenheit
Abwesung
absence
ausência
apousia
ἀποὐσία
essentielle à toute espèce de conscience, une manière, pour elle, de ne jamais coïncider avec son contenu de l’instant présent, de prendre ses distances, au contraire, et de se récupérer, en même temps que l’objet, à la faveur de cette distanciation même. Le vimarśa apparaît ainsi sous l’aspect de la liberté — svātanirya — et cette liberté est la « vie même de la conscience », ou la lumière de la lumière, en ce sens qu’elle préserve d’instant en instant l’essence de la conscience en l’empêchant de s’identifier à un donné quelconque et, par là, de retomber elle-même dans le plan de l’objectivité. C’est cette profondeur de champ infinie — au sens optique de l’expression — qui évite ici la régression à l’infini : en refusant toute « fascination », en ne se fixant sur aucun objet déterminé, la conscience reste ouverte, disponible pour l’infinité des contenus de pensée possibles. Elle sait ce qu’elle fait à la seule condition de ne pas être tout entière à ce qu’elle fait. Autrement, elle serait semblable au cristal, etc., c’est-à-dire, au mieux, à une machine à enchaîner des opérations logiques qui fonctionnerait pour le compte d’un autre. Toutes ces considérations expliquent qu’on ait choisi ici de traduire par « ressaisissement infini » le terme vimarśa qui signifie littéralement « le fait de s’aviser » [1]. Il ne s’agit en effet ni d’un acte exprès de réflexion — qui aurait à se redoubler indéfiniment — ni d’une propriété possédée passivement par la conscience, au sens où le cristal, par exemple, se trouve être transparent sans avoir à se faire tel. On le décrirait mieux comme une extase créatrice intemporelle à travers laquelle la conscience se pose dans son autonomie et sa plénitude absolues.


Voir en ligne : LE PRINCIPE L’EGO DANS LA PENSÉE INDIENNE CLASSIQUE


[1On peut, en première approximation, considérer les termes parāmarśa et pratyavamarśa comme ses synonymes. Ils sont cependant séparés par certaines nuances. On consultera à ce sujet les index établis par L. Silburn, surtout ceux de la Mahārthamañjarī et du Vijñānabhairava.