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PARĀTRĪŚIKĀLAGHUVŖTTI

Abhinavagupta : La Courte Glose de la Suprême Triple Souveraine

Grand Maître et Seigneur ABHINAVAGUPTA

lundi 23 avril 2018

Extrait de la traduction de André Padoux Padoux André Padoux (1920 - 2017), indianiste français. , pages 23-25

Là où dans la Lumière se trouvent toutes [1] les lumières et, dans la Ténèbre, toutes les ténèbres, à ces lumières et à ces ténèbres, splendeur sans pareille [2], hommage ! [1]

Dans le cours de la vraie tradition, le Trika? [3] a été expliqué de bien des façons, mais c’est [ici] selon Utpaladeva Utpaladeva
Utp
Utpala
Utpaladeva (« Seigneur du Lotus Bleu ») ou Utpalācārya (Xe siècle), philosophe shivaïte (śaivasiddhānta) du Cachemire, élève de Somānanda et maître de Abhinavagupta.
 [4] que l’essence des Tantra est exposée. [2]

Toujours tout neuf et secret [5], ancien et universellement connu, ce Cœur [6] sans-égal fulgure de lui-même en de suprêmes irradiations [7]. [3]

Ici la divinité qui est notre propre Soi, se trouvant sur le point d’atteindre l’éveil parfait [8], interroge ce Soi [9], s’étant [pour cela] incarnée par une fraction seulement de sa Conscience? [10]. C’est pourquoi il est dit : « la Déesse dit ». Que demande-t-elle ?

— Voici :

O Dieu, comment le Sans-Égal [11] donne-t-il de lui-même [12] la perfection de kula [13], lui qu’il suffit de connaître pour obtenir l’identité avec khecarī ? [14] [1]

O Dieu, toi qui es notre propre Soi et qui, partout, dans la connaissance? et dans l’action?, es présent [15] et premier, ton aspect sans-égal [16] est le plus haut, prééminent, ce qui est au-dessus de tout. Il est le sujet qui appréhende [17] par rapport à tout ce qui est inerte [18]. Mais, par rapport à lui, pur sujet conscient, brillant par lui-même [19], nul autre ne peut se trouver [p. 2] dans la situation de sujet qui appréhende : de là vient qu’il est sans égal. Dès lors, le Sans-Égal étant suprême [24] conscience [20], sans cesse et partout manifeste [21], pour qui n’existent avant ni après, temps ni lieu, et rien ne pouvant le cacher, qu’en dire ici ? — Voici, en vérité, ce qu’on en dit : comment [22], par quel moyen donne-t-il de lui-même, c’est-à-dire librement [23], les pouvoirs qui sont manifestés puisqu’ils sont connaissables par les deux [catégories de] sens [24] et qui sont de kula, c’est-à-dire appartenant à l’ensemble de kula [25], dont les aspects sans précédents sont les corps, les sens, les mondes [26], etc.

[Si on se réfère aux sens attribués à la racine DA :] « Dā : pour exprimer le don », « da : pour exprimer la coupure », le sens à tirer de la racine [dans l’expression siddhidam : « qui donne la perfection »] est : il émet et il réabsorbe [27]. Mais, s’il n’est que pure conscience, sans égal, comment peut-il faire cela ? Il faut comprendre qu’il brille toujours à nouveau par une différenciation — dont on peut discuter [28] — en objets à connaître, connaissance, sujet connaissant, etc. Mais encore, dira-t-on, comment cela ? [La réponse est :] « il suffit de connaître », c’est-à-dire qu’en connaissant de cette façon, par soi-même, on obtiendra, on arrivera à, on connaîtra, l’identité — qui est plénitude et absence ausência
Abwesenheit
Abwesung
absence
ausência
apousia
ἀποὐσία
de dualité conceptuelle [29] — avec khecarî, cette énergie de la conscience qui se meut au niveau de l’éveil spirituel [30]. Sans une telle connaissance [on n’atteindra pas] khecarī, car celle-ci ne se meut pas [au niveau de] l’objet? à connaître fragmenté, où il n’y a pas d’éveil spirituel. L’énergie, en effet, lorsqu’elle est limitée par des objets à connaître tels que le bleu, etc., [31] perd sa plénitude.

Les pouvoirs obtenus par le [contrôle du] souffle, le yoga, etc., sont [atteints] au moyen d’un processus de concentration, etc. [On peut, par contre, se demander] comment le Sans-Égal, pure conscience et intemporel, peut-il donner la perfection de kula, associée à la succession temporelle, Lui qu’il suffît de connaître pour atteindre la nature? de la Déesse. [1]

O Seigneur, qui es mon Soi, dis ce secret, grand non-secret [32]. Cette énergie qui demeure dans le Cœur, qui est kaulinī et kulanāyikā [2] grâce à laquelle je trouverai un parfait assouvissement, dis-la moi, ô Maître des dieux.

Ce non-manifesté, extrêmement grand, c’est-à-dire éminent ; non-secret, c’est-à-dire brillant par lui-même ; étant tel qu’il est, ô Seigneur, toi qui par nature es la cause originelle [des cycles de la manifestation] en cachant et en manifestant ton essence, ô soi, c’est-à-dire soi-même, à moi, pure conscience qui [p. 3] pose la question, dis, c’est-à-dire conduis-moi sur le chemin de la prise de conscience [33] qui se termine [à son niveau inférieur] par la continuité du langage? ordinaire.

[25] Mais [le Seigneur Shiva
Śiva
le Seigneur
Śiva e Śakti, Deus e seu Poder, formam uma unidade sem dualidade.
] ne fulgure-t-il pas, comme sujet percevant, dans le cœur de tous [34] ? Dès lors, pourquoi cette demande ?

— C’est vrai, mais bien qu’il y fulgure, il n’est pourtant pas véritablement pris dans le cœur [35]. Or ce qui n’est pas réellement pris dans le cœur, quoique manifesté, est comme s’il n’existait pas, telles les feuilles, l’herbe, etc., pour le char qui passe. L’assouvissement est obtenu lorsqu’on parvient à cette prise dans le cœur : c’est l’état de libéré vivant. Et l’assouvissement, qui doit être atteint par la compénétration [36] de [l’âme et de] cette Énergie, est aussi un pouvoir surnaturel. Cet assouvissement a donc un double aspect [37], et il ne peut avoir lieu sans prise de conscience [38]. La question se justifie donc : on va le montrer.

Cette Énergie a pour caractéristique la totale liberté [39]. Elle demeure dans le Cœur, c’est-à-dire se trouve dans le Cœur qui est conscience absolue [40]. Sa famille (kula) [41], constituée par le cercle des objets appréhendés, du sujet qui appréhende, et de l’appréhension, est son but, car c’est cela qu’elle doit produire. C’est pourquoi [l’Énergie est appelée] kaulinī. De cette famille une fois produite, elle est la maîtresse, c’est-à-dire celle qui la domine. Elle en cause la manifestation en en prenant conscience [42] et elle en réabsorbe l’essence. Cela, dis-le moi, c’est-à-dire conduis-moi sur le chemin de la prise de conscience globale. Grâce à quoi, étant guidé vers cette prise de conscience globale, je trouverai l’assouvissement, c’est-à-dire jouissance et libération [43]. Dis-moi — c’est un causatif [44] — cette forme de conscience.

Ainsi, lorsque la suprême Conscience, étant sur le point d’être parfaitement éveillée, pose une question dont la nature est celle de la plus haute réalité mais à l’éclat encore caché, alors, atteignant l’état de parfait éveil, la plénitude, et étant le dieu Bhairava [45], elle devient dispensatrice de la réponse. Il n’y a là rien [dont on puisse dire] « ceci est en premier, cela vient ensuite ». Tout appartient seulement au passé, [c’est-à-dire se passe au même moment]. C’est en effet seulement par la conception mentale de division du temps qu’[une chose? semble] se passer après [l’autre]. Il en est ainsi ici parce que [le dialogue est rapporté] au passé [46] et cela est dit de cette façon parce que la [suprême Conscience] ne peut pas être connue directement à cause de sa nature divine, mais seulement de manière indirecte [47] [2]


Voir en ligne : LA PARĀTRĪŚIKĀLAGHUVṚTTI DE ABHINAVAGUPTA


[1Le terme traduit par « toutes » est alam, qui signifie « en suffisance ». Mais il faut entendre ici que le premier Principe, qui est lumière insurpassable, est aussi bien ce en quoi et par quoi brillent toutes les lumières, que le principe de toute ténèbre. Le texte sanskrit de cette stance est d’ailleurs peu satisfaisant.

[2anuttara : sur ce terme, et sa traduction, voir Padoux : anuttara.

[3Trika : cf. introduction, p. 2.

[4Utpaladeva étant l’auteur, notamment, des Īśvarapratyabhijnākārikā, on en devrait conclure que la P.T.lv. commente les śloka de la P.T. plus spécialement dans l’esprit de l’école pratyabhijnā. Il est de fait — comme on le verra plus loin — que divers passages de la P.T.lv. font écho aux I.P.K., qu’Abhinavagupta a d’ailleurs longuement commentées en faisant sienne leur philosophie.

[5saddbhinavagupta, expression qui peut qualifier le cœur de Śiva, mais qui introduit en même temps le nom d’Abhinavagupta.

[7parollasaih. . .sphūrjati : Padoux : prakāśa - lumière.

[8prabudhyamānāvasthāyām : le dieu est supposé n’être pas dans un état de parfait éveil, car s’il l’était il ne serait rien d’autre que parfaite conscience de lui-même et n’aurait donc pas à interroger la Déesse sur sa nature suprême et « sans égale ».

[9En apparence, la Déesse interroge Śiva. Mais Śiva et Śakti étant totalement inséparables, c’est, en réalité, Śiva qui s’interroge lui-même (cf. par exemple le début du P.T.v., p. 3 : « Il est sans cesse uni à l’Énergie sous la forme [de la Parole] suprême qui est grâce ; en vérité, sa nature même est grâce. L’énergie, en effet, ne peut pas avoir conscience d’une différenciation d’avec Śiva ».)

[10parāmarśa : breve.

[11anuttara : Padoux : anuttara.

[12On a suivi le texte imprimé de la P.T.lv. qui porte : svatah, alors que l’édition KSTS du Vivarana a sadyah : « immédiatement ». La variante est ancienne car Abhinavagupta commente ici (p. 2) svatah et dans le P.T.v. sadyah.

[15Voir : Padoux : Shiva.

[16anuttara : Abhinavagupta n’examine ce terme que très [72] brièvement dans la P.T.lv. Il en traite par contre en détail dans le P.T.v. où, notamment, il en donne (pp. 19-31) seize gloses différentes destinées moins à expliquer le terme lui-même qu’à exposer divers points de la doctrine du Trika touchant à la réalité suprême et aux moyens de l’atteindre. Voir : Padoux : anuttara.

[21avabhāsitam, c’est-à-dire qui se manifeste en brillant, la manifestation étant envisagée comme une fulguration lumineuse descendante (ava-bhāsa), cf. supra note 7.

[22Cf. Padoux : anuttara, dernier paragraphe.

[24C’est-à-dire aux sens d’action (karmendriya) et aux sens d’aperception (buddhīndriya).

[26Sur les « mondes » (bhuvana), cf. Recherches, ch. VI (pp. 261 sq.).

[27sŗjati samharati ca : on remarquera le recours à l’examen des sens possibles de la racine pour trouver dans le suffixe dam une allusion à deux des cinq pouvoirs de Śiva, ceux d’émettre et de résorber l’univers : mouvement double et éternel qui anime toute la création comme toute la vie spirituelle.

[28paryanuyojyena : on peut à bon droit discuter de la différenciation dans la mesure où il n’y a, à priori, pas de raison pour que la pure Conscience transcendante se différencie pour manifester l’univers. Quant à l’examen des modalités de la manifestation, Abhinavagupta l’a fait plus dans le P.T.v. et le T.Ā. que dans la P.T.lv. La manifestation différenciée se trouve, en outre, à un niveau où, avec l’apparition des diverses divisions, matérielles ou conceptuelles, la discussion, les opinions diverses et opposées sont possibles. L’expression paryanuyojyena a donc un double sens.

[29avikalpatvam : la forme la plus haute de la pensée, tout comme la conscience suprême, est une pensée pure et indifférenciée où ne se rencontre pas de vikalpa, de dualité, de différenciation en sujet et objet, en ceci et cela. Abhinavagupta expose dans le P.T.v. (pp. 105-112) les rapports qui existent entre la pensée conceptuelle ordinaire, différenciatrice (vikalpa) et la pensée non-différenciatrice (nirvikalpa) qui la précède et qui la fonde (sur ce point, voir Recherches, pp. 151-153).

[30khecarī est en effet également appelée cidgaganacarī : « celle qui se meut dans le ciel de la Conscience », or la Conscience suprême est le niveau de l’éveil spirituel total.

[31nīla : le bleu. Cette couleur est, dans le Trika, fréquemment prise comme exemple de ce qui est coloré, manifesté extérieurement. Elle sert à désigner le monde empirique, objectif.

[35hrdayangamībhavena : une simple compréhension intellectuelle n’y suffirait pas. Il s’agit ici d’une « réalisation » mystique qui a lieu dans le cœur (cf. introduction, p. 7 et Padou : hŗdaya - le coeur). Sur le rôle du cœur dans la mystique du Trika, on se reportera à l’étude de Lilian Silburn et à sa traduction du Stavacintāmani dans : La Bhakti (de Boccard, 1964).

[36samāveśa : absorption totale, fusion, compénétration de l’âme individuelle et de la Conscience ou de l’Énergie suprême, qui se réalise dans le cœur.

[37Les pouvoirs (siddhi) recherchés par ceux qui suivent la voie que commente ici Abhinavagupta, et qui est celle de la pratyabhijnā, sont avant tout d’ordre spirituel : la fusion avec l’Énergie suprême qui donne la libération en vie. Mais il y a aussi — et c’est là le 2e aspect — les autres pouvoirs surnaturels (siddhi, ou vibhūti), notamment ceux énumérés aux śloka 12-18 de la P.T. [77] (cf. infra note 226), qui sont acquis du même coup mais qui sont secondaires, cf. introd. p. 14.
Tous ces pouvoirs, en tout cas, ne sont, en principe, accordés que s’ils sont demandés et c’est en ce sens que la demande de la Déesse à Śiva est justifiée.

[39svātantryalaksanā : cf. Padoux : svātantrya - spontanéité.

[41kula : cf. Padoux : kula - la roue des rayons de la splendeur du suprême Seigneur. On a ici une justification de l’emploi du terme kula : il désignerait la « famille » de la suprême Énergie, c’est-à-dire la manifestation issue d’elle et résumée dans la triade grāhya, grāhaka, grahana (qu’on exprime aussi par prameya, pramātŗ, pramāna). Sur ce sens de kula, cf. P.T.v., p. 33-34.
Le terme cercle (cakra) appliqué à cette triade se justifie en ce que tout aspect de la manifestation est un aspect de l’énergie divine, laquelle est souvent décrite dans les textes tantriques comme formée de cercles, ou roues, d’énergies.

[43La recherche à la fois de la jouissance (bhukti) et de la libération (mukti) est caractéristique de l’attitude tantrique. L’adepte tantrique devenu libéré vivant n’est pas un simple renonçant, mais un homme-dieu qui demeure dans le monde et le domine.

[44La forme verbale kathaya n’a, en fait, pas de valeur causative. Abhinavagupta ne lui donne cette interprétation que pour souligner le fait qu’en disant ce qu’est la plus haute énergie, Śiva cause l’assouvissement du désir de jouissance et de libération de la Déesse, ou de l’adepte.

[47Les mots vidyarūpatvena ... ucyate, que le texte imprimé place isolés après la fin du paragraphe, doivent être insérés après vyavahriyate, qui doit être suivi d’un danda simple. Ils forment ainsi la fin du paragraphe.
Quant au sens, il faut se rappeler que, selon les grammairiens indiens, le parfait, temps du passé utilisé par la P.T. pour rapporter le dialogue de Śiva et Śakti, sert à rapporter les événements dont le sujet n’a pas été témoin (paro’kșe).