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Actes du Colloque International de Cerisy-la-Salle : Juillet 1973

Lavastine : Moksha - Délivrance

TRI-VARGA (Les Trois Valeurs)

jeudi 29 mars 2018

Tri-Varga désignait donc le groupement harmonieux de trois valeurs faites pour se heurter et créer un Feu. Elles sont naturellement divergentes. Car une soif excessive de richesses nous entraîne forcément loin de toute vie plaisante et honnête. Un intérêt fanatique pour la vertu peut anéantir à la fois prospérité matérielle et plaisir de vivre. Enfin le débauché ne peut éviter de se ruiner économiquement et moralement. Comment donc pourrons-nous réunir ces trois purushârtha ?

La réponse de l’Inde n’a jamais varié, apparemment. Elle a toujours dit qu’en l’absence? de l’Un, c’était impossible. Mais sa conception de l’Un s’est modifiée jusqu’à devenir le contraire de ce qu’elle était primitivement. On? a continué de dire que l’homme? n’était pas seulement un être d’instincts, de sentiments? et d’idées innombrables, mais qu’il était avant tout, dans son centre, un Soi immuable, éternel, le célèbre âtman-brahman?.

Oui, les mots n’ont pas changé, mais tandis que la tradition première voulait que cet âtman, sous son nom de brahman, englobe les trois mondes (correspondant aux trois parties de notre être) dont il est le roi, une tradition ultérieure en est venue à enseigner que notre Soi n’avait d’autre devoir envers lui-même que celui de se fondre dans le brahman.

Nous posions la question : comment réunir Dharma, Artha, Kâma ? Nous avons indiqué la réponse : seul un âtman, qui les intègre, aura ce pouvoir, mais non un âtman, qui s’en détourne, sous ce prétexte que la seule réalité? est le brahman.

Lorsque cette erreur eut envahi les esprits, la tradition védique des trois Purushârta ne fut pas abolie pour autant. Au contraire, le Vedântisme crut l’accomplir en ajoutant aux trois valeurs reconnues une quatrième valeur, réputée suprême : Moksha, la Délivrance ! C’était le contre-sens. Car la tradition précédente avait ses raisons quand elle ne parlait que d’un Tri-Varga. Comme le texte de Manu le dit expressément : « Lorsque les trois sont réunis, c’est le Suprême ». Mais on se mit à croire qu’il fallait se délivrer des trois pour atteindre le Suprême. Si des esprits médiocres refusaient d’accueillir l’enseignement du Vedânta et s’obstinaient à poursuivre les trois buts de vie « inférieurs », il ne convenait pas de les troubler. Un temps viendrait où la lumière? luirait dans leurs ténèbres. Il fallait donc les laisser à leurs pauvres artha. Le Vedânta magnanime tolère tout.

Une tradition « vedântique » se substitua ainsi à la tradition védique. Le mot Vedânta (veda + anta, fin) peut signifier deux choses? : accomplissement ou abolition du Veda. Dans l’esprit? des nouveaux venus, il était clair que leur conception de la Délivrance représentait l’accomplissement ultime. D’un point de vue védique cependant cette conception surajoutée ne pouvait qu’être destructive des moyens susceptibles d’y conduire effectivement.

Cette destruction s’opéra peu à peu. Personne ne nia l’autorité du Veda, du « Savoir » traditionnel, qui nous fait un devoir de poursuivre les trois Purushârtha ; mais l’accent fut déplacé. Moksha devint l’unique nécessaire?. Et les trois moyens, dont l’obtention cependant est absolument nécessaire pour qu’il en résulte cet Unique, furent déconsidérés. La seule flamme illuminative était réputée valoir, et les trois bois qui devaient être mis sur l’autel pour obtenir cette flamme furent peu à peu oubliés. Qu’avons-nous souci de bois, nous qui voulons la flamme ? Sans bois offert en sacrifice, il apparaît difficile cependant de concevoir une flamme. De quoi se nourrirait-elle ?

L’Inde a donc commis la grande erreur, lorsqu’elle a pensé séparément un quatrième terme. La même déviation se produisit en Occident, lorsqu’on imagina que Dieu voulait être aimé tel qu’il est en lui-même et non en sa création. Nombre de saints ont professé ce contemptus mundi. Mais la tradition antique était à l’opposé, ainsi que le proclame ce vers du Rig Veda : Ekam va idam vibhabhuva sarvam, c’est cet Un (ekam) qui est devenu le Tout (sarvam).

Le Vedântisme cependant ne devait pas se lasser d’enseigner que Tout est illusoire et que cet Un est seul réel.

Or il est vrai que nous ne pouvons être sauvés que par l’Un. Mais c’est pour cette raison (le langage? même le dit puisque le latin salvus est le sanskrit sarvam) que l’Un, seul réel, est constitué par la réunion, la rédemption des trois parties discordantes de notre être. En un sens, l’Un est seul réel, mais il faut le réaliser. Car ce ne sont pas ceux qui disent : Seigneur ! Seigneur ! mais ceux qui le font exister?, en devenant eux-mêmes des Seigneurs. L’Inde authentique n’a cessé de répéter : Na devo devam arcayet, c’est-à-dire : Seul le Dieu peut rendre le culte au Dieu.

Mais le Vedântisme devait simplement refuser de reconnaître des dieux. Sa philosophie illusionniste lui permet en effet de dire que tout ce qui est du domaine des trois mondes, du Dharma, de l’Artha et de Kâma n’existe pas. Mais peut-elle le dire en droit ? Assurément non. Car c’est justement son acte de rejeter dans l’illusion? les trois Purushartha qui constitue l’illusion. L’homme doit s’atteler à la tâche d’unifier (varga) les trois éléments qui le composent, s’il veut être un homme. Or pour être un homme, il faut être devenu un.

Le salut (Moksha) n’est donc pas une délivrance de l’humain, au sens où il s’agit de se délivrer d’un poison, mais la délivrance de l’humain qui retrouve enfin son Unité.

Et, pour finir, nous ne voyons pas que nous puissions mieux faire que de rappeler cette parole d’une beauté? immortelle d’un contemporain de Maître Eckhart?, Gerloh : « Si tu veux apercevoir Dieu, ne regarde pas au-dessus de toi ».


Voir en ligne : PHILIPPE LAVASTINE