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L’Inde pense-t-elle ?

Bugault : philosophie indienne ?

RAPPEL DES PRÉJUGÉS

mercredi 28 mars 2018

Il n’existe pas de décalque sanskrit du grec φιλοσοφία, mais plutôt une constellation sémantique où brille tantôt la forme tantôt le contenu. Distinguons trois groupes. Le premier comprend des [23] termes dont la connotation est surtout méthodologique et logique : ānvīksiki, du verbe anu-īks-, « inspection, investigation, enquête » ; parīksā « examen exhaustif et critique », du verbe pari-īks- (faire le tour d’une chose? ou d’une question, par le regard) ; tarka, « argumentation », contient l’idée d’une procédure logique, spécialement au cours d’un débat. Pratiquement, c’est donc la dialectique. Aussi bien, tarka-vidyā « la science de l’argumentation » est-elle un des noms de la logique et peut même désigner un traité de logique. Enfin, de la racine verbale NĪ- « conduire », qui a fourni nīti, l’art du gouvernement, la « politique », dérive aussi nyāya, l’art de conduire ses pensées. C’est le nom classique de la « logique ». Celle-ci énonce essentiellement les pramāņa (de la racine verbale MĀ-, mesurer), qui sont tout à la fois les normes et les instruments d’une connaissance? valide.

Qu’il y ait dans ces vocables la recherche d’une science principielle et générale, indépendante des contenus particuliers, c’est ce que prouve la définition? de l’amīksikī. « S’agissant de science [l’anvīksikī] a été déclarée être la lampe de toutes les sciences, le moyen de toutes les actions, le fondement de tous les devoirs ». En ce sens, il y a bien là une visée philosophique.

Dans un deuxième groupe on trouve des termes qui désignent moins la forme que le contenu : mata (ce qui est pensé, compris), de la racine verbale MAN- « penser » ; vāda « énoncé, profession, théorie », de la racine verbale VAD- « parler, déclarer ». Ces deux termes se rapportent donc au contenu doctrinal.

Enfin, un vocable célèbre dans l’hindouisme, darśana, réfère à la fois au contenu et à la forme. Il dérive de la racine verbale DŖS-« voir, regarder, considérer » et signifie donc « vue, point de vue, perspective ». Il désigne à la fois ce qu’on voit et la manière dont on le voit. Par le premier trait il consiste donc dans une théorie, un système ; par le second il se présente comme une approche, parmi d’autres, s’efforçant de saisir un certain aspect des choses. Les Jaina ont particulièrement insisté sur la pluralité des approches (naya) et des aspects. Alors, que penser de la traduction de darśana par « système » ? Oui, parce que chaque darśana cherche à être un corps de doctrine aussi cohérent que possible. Non, si l’on entend, comme nous en Occident, qu’un système doit exclure tous les autres. Les Indiens croient qu’une même pensée ne saurait saisir tous les aspects de la réalité?. Ils sont au fond pluralistes et s’accorderaient volontiers avec l’idée leibnizienne qu’une doctrine est vraie en ce qu’elle affirme, fausse en ce qu’elle nie [1]. Allons plus loin. L’idéal d’un philosophe occidental, au moment où il construit un système, est d’éviter que celui-ci ne soit contredit. Aux yeux des Advaita?-vedāntin l’ambition est plutôt inverse. Un darśana est d’autant plus parfait qu’il ne contredit aucun aspect de la réalité non plus qu’aucun des systèmes concurrents. Il doit plutôt les intégrer, leur faire une place subordonnée. C’est pourquoi le Vedānta non dualiste a, aujourd’hui encore, la faveur persistante des intellectuels indiens.

Finalement, que vaut l’objection tirée du fait qu’aucun vocable sanskrit ne correspond exactement au grec φιλοσοφία ? Elle aurait du poids si ceux qui la soulèvent acceptaient le terme et son sens étymologique : amour de la sagesse. Mais ceux-là mêmes, qui soutiennent que la philosophie est une chose grecque, refusent aussitôt de s’y laisser enfermer. L’objection est de pure forme. Passons.


Voir en ligne : GUY BUGAULT


[1« J’ay trouvé que la pluspart des Sectes ont raison dans une bonne partie de ce qu’elles avancent, mais non pas tant en ce qu’elles nient », Leibniz à Rémond, 10 janvier 1714 (Die philosophischen Schriften, t. 3, éd. Gerhardt, p. 607).