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ÊTRE DIEU

Watts : l’intuition et la raison

Qui est responsable ?

mercredi 14 mars 2018

Il y a des milliers d’années, la preuve de l’efficacité de la pensée rationnelle et du système des lois pour gérer les rapports sociaux a certainement dû jeter le doute sur l’aspect impulsif, intuitif, de la part organique, non réflexive, de l’homme?. D’un côté, on? voit apparaître l’anxiété d’avoir à choisir entre l’intuition et la raison, choix qui aurait été relativement simple si l’intuition ne concernait que l’intérêt individuel, et la raison celui de la société. Mais d’un autre côté, on peut toujours douter de la validité d’un raisonnement, qui n’a peut-être pas été conduit jusqu’au bout, qui peut ne pas avoir tenu compte de facteurs importants ou simplement être erroné. Il faut ajouter à cela le fait que l’intuition réussit parfois mieux que la raison, notamment dans des situations complexes évoluant beaucoup trop vite pour que les mots puissent en garder la trace. Mais dès que l’on doute de son premier mouvement, on tombe dans des questions sans fin. Car en quoi d’autre avoir confiance ? L’intelligence ? Mais qu’est-ce qui permet de tester son intelligence ? L’information ? Mais comment savoir qu’elle est suffisante ? L’inspiration ? Mais comment savoir si elle vient de Dieu ou du Diable ? Il y a pis encore : une fois le doute jeté, impossible de revenir en arrière. L’innocence est bel et bien perdue, et l’ange? à l’épée flamboyante nous interdit de la retrouver. Franchi ce cap, le seul recours consiste à contenir et à endurer son anxiété.

Vient alors la culpabilité, le sentiment qui s’insinue en [65] nous qu’à l’évidence quelque chose? va de travers et que nous en sommes responsables. Il y eut un temps, tellement loin dans le passé que son souvenir ne peut être qu’imaginaire, où le premier mouvement était plein de sagesse. Et même s’il conduisait à une mort immédiate, cette mort était magnifique : défaite rayonnante de la végétation en automne, gloire du feu qui détruit les phalènes. Le succès ou l’échec était sans importance, en termes de survie chronologique ou quantitative. Car l’homme qui vivait intuitivement agissait toujours de façon parfaite, et ses mouvements avaient la beauté? de l’écume ourlée par le ressac, des coquillages érodés par la mer et de la démarche des chats. Si ce n’est qu’il n’en savait rien.

Savoir, et savoir que l’on sait, signifie faire attention, signifie qu’on observe le mouvement de la vie en le décomposant en pas, en pulsions, en unités. Mais dès que, grâce à ce procédé focalisant, nous savons comment nous vivons, bougeons, pensons et parlons, ces processus n’ont plus lieu d’eux-mêmes. Nous sommes devenus responsables. Il nous faut les faire apparaître, et réfléchir péniblement au cours que l’on veut leur donner. Dès lors, l’anxiété ne nous quitte plus, car nous ne savons jamais à coup sûr ce qui est bien, et nous nous sentons coupables car nous sommes malgré tout responsables, et dès qu’il y a responsabilité, il y a quelque chose qui va définitivement et bizarrement de travers.

Nous commençons à jouer à Dieu — c’est-à-dire que nous contrôlons notre vie au lieu de la laisser se dérouler. Et Dieu dit : « Très bien, dans ce cas. Allez-y. Vous êtes votre maître. » Mais nous sommes comme l’apprenti sorcier, et bien embarrassés de savoir quoi faire. Là-dessus, la douleur cesse d’être extase pour devenir punition, et en même temps nous nous sentons responsable de notre mort. La mort cesse d’être la vie qui se transforme et se renouvelle, ce n’est plus battre les cartes pour distribuer une nouvelle donne. La mort devient le signe d’un échec, le salaire du péché?, le [66] résultat de notre incompétence à jouer le rôle de Dieu.

Le secret qui se trouve en coulisse et que l’épée flamboyante de la culpabilité nous empêche de voir, est qu’en réalité?, c’est Dieu qui joue à l’homme. La focalisation de l’attention, c’est l’omniscience (prise dans son sens hindouiste) se contractant en un ego?, devenant alors fascinée, comme lorsqu’on hypnotise l’esprit? en le fixant sur un point, ensorcelée, enchantée et paralysée. Se mettant en transes lui-même, Dieu oublie comment en sortir, si bien qu’il se prend pour un homme jouant — en culpabilisant — à être Dieu. Car faire attention, c’est aussi ignorer et oublier? : c’est regarder la forme et oublier le fond dont elle est pourtant inséparable ; c’est voir l’intérieur si intensément qu’on en oublie l’extérieur ; c’est se sentir seul dans son corps, coupé du monde? qui l’entoure. La meilleure part de moi-même m’apparaît comme un univers dans lequel j’ai été jeté en étranger. Je ne le comprends plus intuitivement, et je suis? obligé de lui trouver un sens en le prenant morceau par morceau. Dans cette situation impossible, la Parole est mon salut. Ayant oublié comment vivre, il faut que j’apprenne les règles. Ayant oublié comment danser, j’ai besoin d’un croquis des pas. Je ne sais même plus comment faire l’amour, et mes parents sont gênés pour me l’apprendre.

C’est ainsi que la sagesse de l’homme n’est pas transmise de génération en génération par l’hérédité, mais par le support? de la parole, qui fait partie d’un domaine surnaturel, sans rapport avec les actes spontanés du corps. Les facilités que procurent le langage? sont telles que cette sagesse, au moins dans une direction bien précise, est infiniment plus complexe et efficace que les comportements héréditaires des animaux. Elle permet à l’homme de transformer son environnement et ses comportements dans une mesure sans équivalent dans la nature?. Mais une fois ce processus engagé, l’homme est forcé de continuer. Non point tellement parce qu’il peut changer le monde que parce qu’il doit le faire — mais ne sait pas comment, à la vérité. Car la parole est [67] trompeuse. Elle dit quoi, mais non comment. Quant à la Loi et aux livres contenant les règles, c’est encore pis : ils disent qu’il faut délibérément faire certaines choses comme aimer, chose qui n’est vraiment satisfaisante que lorsqu’elle arrive spontanément. Il faut alors veiller à ce qu’elles apparaissent spontanément. « Tu aimeras le Seigneur ton Dieu » — et non pas formellement, mais « avec tout ton cœur, avec toute ton âme, de toutes tes forces. »


Voir en ligne : ALAN WATTS