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LA DOCTRINE SECRÈTE DE LA DÉESSE TRIPURA

Hulin : la vie est un songe

Chapitre XIII - La vie est un songe

jeudi 8 mars 2018

« Mahâsena répondit, écrasé de chagrin : « Comment peux-tu — ô grand sage — ne pas percevoir la cause de ma douleur ? Comment poser une telle question à celui qui a tout perdu ? La perte d’un seul être cher vous plonge dans le chagrin. Mais que dire de moi qui viens de perdre tous ceux que j’aimais ? » Le fils du sage sourit et répondit : « Est-ce donc une tradition, dans ta famille, de se comporter ainsi ? Est-ce que tu craindrais, en ne pleurant pas tes parents, d’accumuler du démérite ? Ou bien crois-tu que tes lamentations te rendront ce que tu as perdu ? Prince, réfléchis bien à ceci : quel peut bien être le résultat de telles lamentations ? Si tu penses que c’est une obligation morale de déplorer la perte des gens de sa famille, songe aux innombrables ancêtres que tu as perdus. Eux aussi, tu aurais dû les pleurer ; pourquoi ne l’as-tu pas fait ? Et quel est le fondement de la parenté ? Diras-tu que c’est le fait, pour des frères par exemple, de provenir des mêmes père et mère ? Mais d’innombrables vers et détritus de toutes sortes sont continuellement produits par les corps des parents, ainsi que par le propre corps de chacun, et ne sont pas pour autant comptés au nombre de la parenté ! Songerais-tu un instant à te lamenter sur leur perte ?

« Songe, ô prince, à ta nature? véritable et à celle de ceux dont tu pleures la disparition. Es-tu ton corps ou bien es-tu distinct de lui ? Le corps a la nature d’un agrégat. Si tu considères qu’un agrégat périt (en tant que tel) dès lors qu’un de ses éléments disparaît, alors tu devras convenir que le corps est détruit à chaque instant, comme en témoigne la formation des urines, des excréments, des mucosités, la pousse des cheveux et des ongles, etc. Quant à la destruction absolue des agrégats, elle est inconcevable. Il est clair, en effet, que les parties constitutives des corps de tes parents se retrouvent aujourd’hui dans la terre et les autres éléments. Enfin, l’étendue qui sous-tend tous les corps est, elle, absolument indestructible -.

« De plus, tu n’es pas ton corps mais le possesseur de ton corps. Ne dis-tu pas toi-même « mon corps », comme tu dis « mon vêtement » ? Comment peux-tu donc t’identifier à ton corps ? Or, si tu es distinct de ton corps, comment peux-tu, par lui, entrer en relation avec le corps d’autrui ? Entretiens-tu une relation quelconque avec les vêtements portés par ton frère, etc. ? Comme il en va de même pour leur corps, que signifient ces pleurs devant la destruction de ces corps ? Dis-moi plutôt quelle est cette essence de ton être qui s’exprime à travers des jugements comme « mon corps », « mes sens », « mon souffle », « mon esprit? » ?

« Mahâsena réfléchit un moment. Ne sachant comment répondre à la question de l’ascète, découragé, il lui dit : « O Bienheureux, je ne parviens pas à découvrir qui je suis?. Je souffre sans connaître la véritable cause de mon affliction. Je prends refuge auprès de toi. Dis-moi ce qu’il en est. Tous, ici-bas, nous pleurons quand meurent nos proches. Nous ne savons pas qui nous sommes et qui ils sont, mais nous pleurons quand même. Je suis ton disciple ! Explique-moi tout cela clairement ! »

« Le fils de l’ascète lui répondit : « Écoute, prince. Les êtres sont aveuglés par la maya? de la Grande Déesse. Ne se connaissant pas eux-mêmes, ils se lamentent en pure perte. Aussi longtemps qu’ils ne réalisent pas qui ils sont, ils restent en proie à leurs souffrances. Une fois qu’ils l’ont compris, ils sont à tout jamais libérés de la souffrance. De même qu’une personne gagnée par le sommeil perd conscience? de son moi (social) et souffre dans ses cauchemars, ou qu’un homme? ensorcelé par les formules de quelque magicien prend peur devant le serpent illusoirement dressé devant lui, de même, aveuglés par la maya et privés de la conscience de notre véritable nature, souffrons-nous ici-bas. Mais l’homme réveillé de son cauchemar ne se lamente plus, et pas davantage celui qui perce le secret des artifices du magicien ; bien mieux, il se moque de ceux qui continuent à être victimes de l’illusion magique.

Pareillement, ceux qui sont libérés de l’empire de la maya et qui connaissent leur propre essence, ne souffrent plus d’aucune manière. Ils regardent avec un sourire de commisération ceux qui, comme toi, continuent à être aveuglés par la maya. Il t’appartient donc de franchir à ton tour la haute barrière de la maya et de connaître ta propre essence. Use de la discrimination pour triompher de ce chagrin qui est le fruit de ton aveuglement ! »

« Mahâsena répondit au fils du sage : « Les comparaisons dont tu te sers présentent un défaut. Le contenu des rêves et des illusions magiques est irréel, une pure apparence. Mais le monde? de l’expérience éveillée est réel, objectif?, stable et jamais démenti (abadhita). Comment peut-on l’assimiler à celui du rêve ? »

« Le fils de l’ascète, personnage de grande intelligence, lui répondit : « Ce que tu viens de dire, prince, au sujet des défauts que comporteraient mes exemples, témoigne d’un redoublement de ton aveuglement. C’est comme un songe à l’intérieur d’un songe. L’arbre rencontré en rêve ne protège-t-il pas, à ce moment-là, le voyageur du soleil, en lui offrant son ombre ? Est-ce qu’il ne le rassasie pas de ses fruits ? Tant que dure le rêve, en quoi sa réalité? est-elle démentie ? Est-il perçu comme instable ? Tu diras que tout cela est démenti, en bloc, au réveil. Mais le monde de la veille tout entier n’est-il pas à son tour « démenti » dans le sommeil profond ? Tu penses peut-être qu’il ne l’est pas réellement puisqu’il reprend son cours le jour suivant ? Mais cela peut se produire aussi pour le rêve. Certes, dans le rêve, on n’a pas (directement) conscience d’une telle continuité mais on ne l’a pas davantage dans la vie éveillée, où tout se modifie d’instant en instant. En vain objecteras-tu que, dans la vie éveillée, en dépit des changements qui s’y produisent, l’impression de continuité peut se fonder sur la présence d’un arrière-plan (formé de choses stables), car un tel arrière-plan existe aussi bien dans le rêve et y joue le même rôle. En fait, l’impression de continuité est illusoire dans les deux types d’expériences.

« Examine avec soin ce qu’il en est des objets réputés « réels » rencontrés dans l’existence? éveillée. Les corps, les arbres, les rivières, les lampes, tout cela se modifie d’instant en instant. Comment l’impression de continuité qu’elles donnent pourrait-elle être fondée ? Les montagnes elles-mêmes ne demeurent pas intactes d’un instant sur l’autre, érodées qu’elles sont par l’activité? incessante des torrents, des sangliers, des mulots, des fourmis, etc. Et il en va de même pour les plaines et les océans. Mais je puis te démontrer cela d’une autre manière encore. Sois attentif à mes paroles.

« Dans le rêve comme dans l’existence éveillée la continuité est limitée (dans le temps). Une continuité illimitée est en effet impossible pour tout ce qui a la nature d’un effet. Sans doute peut-on parler d’une certaine continuité au niveau de la cause matérielle des effets, l’élément Terre, etc., mais cela est également valable pour le rêve. Quant à l’argument selon lequel le rêve est démenti au réveil, alors qu’on n’observerait jamais l’inverse, il importe à son propos de rappeler que le « démenti » n’est ici que la simple absence? de manifestation. Or, dans le sommeil profond, c’est la perception de l’ensemble des choses qui n’est pas manifestée. Si maintenant tu définis le « démenti » comme la mise en évidence de la fausseté (d’un contenu), je te répondrai que les égarés de ton espèce ne sauraient, en tout état de cause, être en possession des critères du vrai et du faux. Seuls, ceux qui ont connu la Réalité ont une idée claire de ces critères. L’expérience du rêve et celle de la veille sont donc sur le même plan.

« Le sentiment de la longue durée est éprouvé au cours du rêve exactement comme il l’est dans l’expérience éveillée. Le monde du rêve est donc lui aussi « réel », « objectif », « stable » et « non démenti ». Dans la veille l’impression d’être éveillé est claire et distincte, mais elle l’est tout autant dans les rêves. Dans ces conditions, comment sera-t-il possible, prince, de discriminer ces deux états ? Pourquoi ne pleures-tu pas les parents que tu as eus en rêve (et que tu as « perdus » au réveil) ? Le monde prend le visage même de la croyance que l’on projette sur lui. Si tu crois fermement qu’il n’est que vacuité?, il t’apparaîtra aussi vide que le pur espace. Une croyance, à condition de n’être jamais reconnue comme fausse, devient permanente. S’identifiant à cela même qu’elle pose, elle devient vraie. De ce que j’avance, mon univers, tel que tu as pu le contempler, constitue une preuve vivante. Vérifions-le en faisant le tour du rocher. »

« A ces mots, le fils du sage prit le prince par la main et fit avec lui le tour du rocher. Puis il dit : « Tu as vu ce rocher, prince ; il ne fait guère plus de deux krosa de tour et pourtant tu as découvert en son sein un monde immense. Ce monde était-il réel ou irréel ? Étais-tu éveillé ou plongé dans un rêve ? Dans ce monde à l’intérieur du rocher nous n’avons passé qu’une journée mais douze millions d’années se sont écoulées (à l’extérieur). Lequel des deux temps est vrai, lequel est faux ? Comment en décider ? Il y a là comme deux rêves différents. Tu vois bien que le monde n’est que la croyance que nous projetons sur lui. A l’instant même où cette croyance disparaît il se dissout. Apprends donc, prince, que la vie n’est qu’un songe et cesse de pleurer. Comprends que dans tes rêves c’est toi-même qui te projettes sur l’écran de ta propre conscience, toi-même encore qui, dans la vie éveillée, te projettes sur l’écran de cette même conscience. Réalise que tu es pure conscience et rejoins au plus vite le plan de la suprême félicité. » (p. 117-121)


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