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PRIMEIRO ALCIBÍADES

Platão (Alcibíades I:104e-106a) – Ambições secretas de Alcibíades

sexta-feira 11 de fevereiro de 2022, por Cardoso de Castro

Chambry

SOCRATE  

Je parle donc. Si embarrassant qu’il soit pour un amoureux d’entreprendre un homme qui rebute ses amants, il me faut pourtant oser exprimer ma pensée. Moi-même, Alcibiade, si je te voyais satisfait des avantages que je viens d’énumérer et déterminé à t’en contenter toute ta vie, il y a longtemps que j’aurais renoncé à mon amour, du moins je m’en flatte. Mais tu as d’autres pensées et je vais te les énoncer à toi-même, et tu reconnaîtras par là que je n’ai point cessé d’avoir les yeux sur toi. Je crois en effet que, si quelque dieu te disait : « Que préfères-tu, Alcibiade, vivre avec les avantages que tu as maintenant ou mourir sur-le-champ, s’il ne t’est point possible d’en acquérir de plus grands ? », je crois, dis-je, que tu préférerais mourir. Mais alors dans quelle espérance vis-tu donc ? Je vais te le dire. Tu penses que, si tu parais bientôt dans l’assemblée du peuple athénien, ce qui arrivera sous peu de jours, tu n’auras qu’à te présenter pour convaincre les Athéniens que tu mérites d’être honoré plus que Périclès ou tout autre qui ait jamais existé, et qu’après les en avoir convaincus, tu seras tout-puissant dans la ville ; et, si tu es tout-puissant chez nous, tu le seras aussi chez les autres Grecs, et non seulement chez les Grecs, mais encore chez les barbares qui habitent le même continent que nous. Et si le même dieu te disait encore que tu dois te contenter d’être le maître ici, en Europe, mais que tu ne pourras pas passer en Asie, ni te mêler des affaires de ce pays-là, je crois bien que tu ne consentirais pas non plus à vivre à ces conditions mêmes, parce que tu ne pourrais remplir presque toute la terre de ton nom et de ta puissance. Oui, je crois qu’à l’exception de Cyrus et de Xerxès, il n’y a pas d’homme que tu juges digne de considération. Que telles soient tes espérances, c’est pour moi certitude, et non conjecture. Peut-être me demanderas-tu, sachant bien que je dis vrai : « Eh bien, Socrate  , qu’a de commun ce préambule avec la raison que tu voulais donner de ta persévérance à me suivre ? » Je te répondrai donc : « C’est qu’il est impossible, cher fils de Clinias et de Deinomakhè, que tu puisses réaliser tous ces projets sans moi, tant est grande la puissance que je crois avoir sur tes affaires et sur toi-même. » C’est pour cela, je pense, que le dieu m’a si longtemps empêché de te parler et que j’ai attendu le moment où il le permettrait. Car si toi, tu espères faire voir au peuple que tu es pour lui d’une valeur sans égale et acquérir aussitôt par là un pouvoir absolu, moi, de mon côté, j’espère être tout-puissant près de toi, quand je t’aurai fait voir que je suis pour toi d’un prix inappréciable et que ni tuteur, ni parent, ni personne autre n’est à même de te donner la puissance à laquelle tu aspires, excepté moi, avec l’aide de Dieu toutefois. Tandis que tu étais plus jeune et avant que tu fusses, semblait-il, gonflé de si grandes ambitions, le dieu ne me permettait pas de m’entretenir avec toi, pour que mes paroles ne fussent pas perdues. Il m’y autorise à présent ; car à présent tu peux m’entendre.

ALCIBIADE

III. — Je t’avoue, Socrate  , que je te trouve beaucoup plus étrange encore, à présent que tu t’es mis à parler, que lorsque tu me suivais sans rien dire, et cependant, même alors, tu le paraissais terriblement. Maintenant, que je nourrisse ou non les projets que tu dis, ton siège est fait là-dessus, et j’aurais beau le nier, je n’en serais pas plus avancé pour te persuader. Voilà qui est entendu. Mais si j’admets que j’ai réellement ces desseins, comment seront-ils réalisés grâce à toi, irréalisables sans toi ? Peux-tu l’expliquer ?

Taylor

SOC. I must say it then: and though it is a hard task for any man to address the person whom he loves or admires, if that person be superior to flattery, yet I must adventure boldly to speak my mind. If, Alcibiades, I had observed you satisfied with those advantages of yours, which I just now enumerated; if you had appeared to indulge the fancy of spending your whole life in the enjoyment of them; I persuade myself, that my love and admiration of you would have long since left me. But that you entertain thoughts very different from such as those, I shall now show, and shall lay your own mind open before yourself. By these means you will also plainly perceive, how constantly and closely my mind has attended to you. My opinion of you then is this: That, if any of the gods were to put this question to you, - "Alcibiades!" were he to say, "whether do you choose to live in the possession of all the things which are at present yours; or do you prefer immediate death, if you are not permitted ever to acquire things greater?" in this case, it appears to me that you would make death your option. But what kind of expectations you live in, I shall now declare. You think, that, if you speedily make your appearance before the Athenian people in assembly, (and this you purpose to do within a few days,) you shall be able to convince them, that you merit higher honours than were ever bestowed on Pericles, or any other person in any age: and having convinced them of this, you think that you will arrive at the chief power in the state; and if here at home, that you will then have the greatest weight and influence abroad; and not only so with the rest of the Grecian states, but with the barbarian nations too, as many as inhabit the same continent with us. And further: if the deity whom I spoke of, allowing you larger limits, were to say to you, that "you must be contented with being the master here in Europe; for that ’twill not be permitted you to pass over into Asia, nor concern yourself with the administration of any affairs there;" it appears to me, that neither on these terms, thus limited, would you think life eligible; nor on any terms, indeed, that fell short of filling, in a manner, the whole world with your renown, and of being every where lord and master. I believe you deem no man that ever lived, excepting Cyrus and Xerxes, worth the speaking of. In fine, that you entertain such hopes as I have mentioned, I know with certainty, and speak not from mere conjecture. Now you, perhaps, conscious of the truth of what I have spoken, might say, What is all this to the account you promised to give me, of the reasons for which your attachment to me still continues? I will tell you then, dear son of Clinias and Dinomache! That all these thoughts of yours should ever come to an end, is impossible without my help, - so great a power I think myself to have with regard to your affairs and to yourself too. For this reason, I have long been of opinion, that the godf did not as yet permit me to hold any conversation with you; and I waited for the time when he would give me leave. For, as you entertain hopes of proving to the people, that your value to them is equal to whatever they can give you; and as you expect that, having proved this point, you shall immediately obtain whatever power you desire; in the same manner do I expect to have the greatest power and influence over you, when I shall have proved that I am valuable to you1 more than any other thing is; and that neither guardian, nor relation, nor any other person, is able to procure you the power you long for, except myself; with the assistance, however, of the god. So long therefore as you was yet too young, and before you had your mind filled with those swelling hopes, I believe that the god would not permit me to have discourse with you, because you would not have regarded me, and I consequently should have discoursed in vain; but that he has now given me free leave, for that you would now harken to me.

ALC. Much more unaccountable and absurd do you appear to me now, Socrates  , since you have begun to open yourself, than when you followed me every where without speaking to me a word: and yet you had all the appearance of being a man of that sort then. As to what you have said, whether I entertain those thoughts in my mind, or not, you, it seems, know with certainty: so that, were I to say I did not, the denial would not avail me, nor persuade you to believe me. Admitting it then, and supposing that I indulge the hopes you mentioned ever so much, how they may be accomplished by means of you, and that without your help they never can, are you able to prove to me?

Cousin

SOCRATE  .

Il faut donc l’obéir, et, quoiqu’il soit un peu pénible de parler [d]’amour à un homme qui a maltraité tous ses amants, il faut avoir le courage de te dire ma pensée. Pour moi, Alcibiade, si je t’avais vu, satisfait de tels avantages, t’imaginer que tu n’as rien de mieux à faire qu’à t’y reposer toute ta vie, il y a longtemps que j’aurais aussi renoncé à ma passion ; [105a] du moins je m’en flatte. Mais je vais te découvrir de toutes autres pensées de toi sur toi-même, et tu connaîtras par là que je n’ai jamais cessé de t’étudier. Je crois que si quelque Dieu te disait tout-à-coup : Alcibiade, qu’aimes-tu mieux ou mourir tout à l’heure, ou, content des avantages que tu possèdes, renoncer à en acquérir jamais de plus grands ; oui, je crois que tu aimerais mieux mourir. Mais dans quelle espérance vis-tu donc ? Je vais te le dire. Tu es persuadé qu’aussitôt que tu auras harangué [105b] les Athéniens, et cela arrivera au premier jour, tu leur prouveras que tu mérites bien plus de crédit que Périclès et aucun des plus grands citoyens qu’ait jamais eus la république   ; et alors tu ne doutes pas que tu ne deviennes tout puissant dans Athènes, et, par là, dans toutes les villes grecques, et même chez les nations barbares qui habitent notre continent[417]. Et si ce Dieu te disait encore que tu seras maître de toute l’Europe, [105c] mais que tu ne passeras pas en Asie et que tu n’y dirigeras pas les affaires, je pense que tu ne voudrais pas vivre pour si peu de chose, à moins de remplir la terre entière du bruit de ton nom et de ta puissance ; et je crois qu’excepté Cyrus et Xerxès, il n’y a pas un homme dont tu fasses cas. Voilà quelles sont tes espérances, je le sais, et ce n’est point une conjecture : c’est pourquoi, sentant bien que je te dis vrai, tu me demanderas peut-être : Socrate  , qu’a de commun ce préambule [105d] avec ce que tu voulais me dire, pour m’expliquer la persévérance de tes poursuites ? Je vais te satisfaire, cher enfant de Clinias et de Dinomaque. C’est que tu ne peux accomplir tous ces grands desseins sans moi : tant j’ai de pouvoir sur toutes tes affaires et sur toi-même ! De là vient aussi, sans doute, que le Dieu qui me gouverne ne m’a pas permis de te parler jusqu’ici, et j’attendais sa permission. Et comme tu espères que dès que tu auras fait voir à tes concitoyens [105e] que tu leur es très précieux, à l’instant tu pourras tout sur eux, j’espère aussi que je pourrai beaucoup sur toi, quand je t’aurai convaincu que je te suis du plus grand prix, Alcibiade, et qu’il n’y a ni tuteur, ni parent, ni personne qui puisse te mener à la puissance à laquelle tu aspires, excepté moi, avec l’aide du Dieu, toutefois. Tant que tu as été plus jeune, et que tu n’as pas eu cette grande ambition, le Dieu ne m’a pas permis de te parler, [106a] afin que mes paroles ne fussent pas perdues. Aujourd’hui, il me le permet, car tu es capable de m’entendre.

ALCIBIADE.

Je t’avoue, Socrate  , que je te trouve encore plus étrange depuis que tu as commencé à me parler, que pendant que tu as gardé le silence, et cependant tu me le paraissais terriblement. Que tu aies deviné juste mes pensées, je le veux ; et quand je te dirais le contraire, je ne viendrais pas à bout de le persuader. Mais toi, comment me prouveras-tu, en supposant que je pense ce que tu dis, qu’avec ton secours je réussirai, et que sans toi je ne puis rien?