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La Présence Totale

Lavelle : La Présence Totale - Introduction

Louis Lavelle

quinta-feira 28 de agosto de 2014, por Cardoso de Castro

      

Extrait de « La Présence Totale »

On s’étonnera peut-être aussi qu’un acte éternel et omniprésent, auquel nous ne participons nous-mêmes que dans l’instant, puisse laisser la moindre place à notre existence temporelle hors de laquelle notre indépendance semble détruite. Mais l’instant est précisément la croisée du temps et de l’éternité ; c’est en lui que nous agissons, c’est en lui que le réel prend pour nous sa forme sensible  , c’est en lui aussi que la mati  ère ne cesse de nous apparaître et de nous fuir. Mais toute action accomplie librement par nous dans l’instant est impérissable ; elle avait besoin de l’instrument et de l’obstacle du corps pour s’exercer et cesser à notre égard d’être une simple puissance ; mais elle se libère aussitôt du corps qui meurt dès qu’il a servi ; en se spiritualisant, elle s’engrange dans l’éternité. Ainsi, le temps nous est nécessaire pour nous permettre de constituer notre essence intemporelle.

Éprouvera-t-on enfin quelque inquiétude devant cette vue de l’univers qui nous découvre une sorte de compensation entre toutes les actions particulières ? Dira-t-on qu’en introduisant ainsi dans le monde un équilibre mobile semblable à celui du kaléidoscope, on le réduit à un pur mécanisme, par lequel un Dieu avare semble emprisonner par avance, dans un cercle infranchissable, sa propre puissance d’invention et celle de tous les étires qu’il a créés ? Tel n’est pas pourtant notre dessein. Sans doute nous n’éprouvons aucune complaisance pour ce rêve millénaire d’une humanité qui s’acheminerait par un progrès continu et nécessaire vers un monde toujours meilleur et rejetterait dans un avenir hors d’atteinte cette union actuelle que chacun de nous doit en tout instant maintenir avec Dieu. Il n’y a point pour nous de périodes qui puissent être regardées comme des périodes de préparation ou des périodes de transition ; il n’y a point de générations ni d’individualités dont le rôle soit d’être sacrifiées, ou, du moins, faut-il penser que, par ce sacrifice même, elles accomplissent dans le présent l’intégralité de leur propre destin. Car chaque conscience personnelle possède elle-même une valeur absolue. La loi d’universelle compensation dont nous parlons a seulement pour objet de sauvegarder toujours la totalité de l’être, sa parfaite indivisibilité, sa continuité sans coupure, et la solidarité plénière de tous les esprits ; mais l’infinité d’une participation sans cesse offerte suffit à nous préserver contre ce blasphème que le bien, en apparaissant sur quelque point, ferait surgir   le mal en quelque autre. Ce sont les biens matériels, et seulement quand on les regarde comme déjà acquis et non point comme devant être créés, qui produisent l’enrichissement des uns avec la misère des autres. Mais les biens spirituels sont inséparables de l’acte qui les fait être : c’est pour cela qu’ils se propagent toujours sans se retrancher jamais. Le propre de la compensation, c’est seulement d’exprimer cette loi de justice qui, semblable au déterminisme dans le monde des corps, exige, à chaque instant, le maintien d’une harmonie entre toutes les formes particulières de l’être réalisé, nous astreint, en inscrivant notre propre figure dans la trame de l’univers, à modifier, du même coup, la figure de l’univers tout entier, nous interdit aucun recommencement, mais nous oblige pourtant à percevoir dans chacun de nos actes un retentissement infini, de telle sorte qu’aucun d’eux ne se perde et qu’il n’y ait aucun mérite qui ne trouve quelque part son efficacité, ni aucune faute qui n’appelle quelque part sa réparation, dussent-elles à jamais nous demeurer inconnues l’une et l’autre.


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