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Dante, visionnaire de l’éternité

Guardini : L’ANGE DANS LA DIVINE COMÉDIE (II)

Romano Guardini

terça-feira 15 de julho de 2014, por Cardoso de Castro

      

Extraits de «Dante  , visionnaire de l’éternité», de Romano Guardini  . Trad. Jeanne Ancelet-Hustache

Nous rencontrons pour la première fois un ange au neuvième chant de l’Enfer.

Dante et Virgile ont traversé dans leur voyage la partie supérieure de l’enfer qui renferme en ses cinq   cercles la malice de la passion, puis Phlégias leur fait passer le Styx, le marais redoutable qui s’étend autour du mur de la ville de Dis (Enfer, VIII, 10-81). Cette « ville » est la « civitas diaboli » où s’expie la malice du caractère. Comme les guerriers d’une forteresse assiégée, les démons occupent les murs de métal et refusent l’entrée. Virgile cherche à changer leur disposition d’esprit   sans y réussir. L’abîme ne veut pas être pénétré — celui du mal objectif devenu ici paysage et forme du monde, et il se ferme à l’intrus, mais de même l’abîme dans le propre moi intérieur de Dante (Enfer, VIII, 82 et suiv.).

Le lecteur de la Divine Comédie doit toujours avoir présente la pensée que le voyage de Dante a lieu en vision. Ce qui lui arrive lui est donné en vision. Dans les personnages qu’il y rencontre se montre à lui la réalité de l’existence humaine dévoilée devant Dieu, jugée, afin qu’il prenne par là claire conscience de lui-même et trouve le salut. Ce qui lui est extérieur est en même temps en lui. Ce qui, divinement dévoilé, se dresse devant lui, s’exprime ainsi : « Je suis toi. » Dans la mesure où il fait l’expérience des formes du mal et de leur réprobation, il fait aussi l’expérience de sa propre malice et du jugement que Dieu porte sur elle.

Si donc la ville infernale se ferme, c’est là d’abord le caractère fermé du mal en tant que puissance   de l’existence qui, sans doute, se manifeste particulièrement ici, mais règne dans tout le domaine de l’enfer. Nulle part le mouvement du voyageur n’est une simple marche vers en bas ; toujours cette descente est une lutte contre la résistance de l’abîme qui lui oppose son horreur. Mais la résistance vient aussi de lui-même. La malice de son propre cœur ne veut pas, elle non plus, être pénétrée. Dante a traversé l’enfer supérieur, il y a contemplé les images de la passion déchaînée et s’est reconnu lui-même en elles ; le voici maintenant devant la malice en soi, celle de l’esprit : le mensonge, la superbe, la révolte, la trahison. Elle se trouve aussi en lui-même et se défend contre la lumière et le regard. A l’extérieur et à l’intérieur se dressent donc les murs de fer et se ferment les portes que la seule volonté humaine ne peut briser.

Sur les créneaux, les Érinnyes apparaissent. Elles menacent d’aller chercher Méduse qui transformera Dante en pierre. Le danger est si grand que Virgile lui crie de se retourner et de fermer les yeux ; bien plus : lui-même y pose ses mains afin que l’image de l’horreur ne les atteigne pas. Les Érinnyes sont les puissances du remords avec ses possibilités mauvaises ; Méduse représente le désespoir causé par la connaissance de la faute et qui tue l’espérance. Ainsi, précisément ce qui a poussé Dante à descendre dans l’abîme doit être anéanti. La puissance humaine n’avance pas plus loin. De même la grâce du premier appel, qui s’exprimait dans la personne de Virgile, ne suffit pas [1].


VOIR AVANT : CHAPITRE I

VOIR APRÈS : CHAPITRE III


[1Virgile n’incarne pas, comme on le dit la plupart du temps, la raison naturelle et le bien naturel, mais il sert la grâce. L’enfer n’est rien de « naturel », et conduire à travers lui n’est pas une réalisation de la sagesse humaine. Virgile est l’existence dans la mesure où elle se situe aux confins du royaume de Dieu ; la nature en elle consiste précisément dans le fait qu’elle a conscience de ne pas se suffire à elle-même. Virgile est l’Avent, dans une absence d’espérance, il est vrai, qui était imposée à Dante par l’objectivisme médiéval. Un être qui, jusqu’au fond de lui-même, serait disponible devant Dieu comme l’est le Virgile de Dante, ne pourrait être exclu du salut. Virgile est une figure merveilleusement vivante, mais chrétiennement impossible. Son mystère consiste en partie, précisément, en ceci que le lecteur en appelle pour lui des théologiens au Dieu vivant.