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Saint Basile-le-Grand

Basile de Césarée : Homélie sur la charité

P.G. XXXI, 262-278

segunda-feira 18 de outubro de 2021, por Cardoso de Castro

Homéliaire patristique

Il y a deux sortes d’épreuves dans la vie. Parfois ce sont les difficultés de l’existence qui éprouvent le cœur de l’homme, comme l’or au fond du creuset, et qui détruisent la haute opinion qu’il se faisait de lui-même en révélant combien il est faible à les supporter. Mais parfois aussi, et même assez souvent, c’est la prospérité elle-même qui devient une épreuve pour beaucoup de gens. Car il est également difficile de traverser sans se laisser abattre les moments difficiles, et de garder une juste mesure dans les situations avantageuses qui nous exposent aux regards de tous. De la première de ces épreuves, le grand Job, cet athlète invincible, est un exemple : à toute la violence du diable, aussi impétueuse qu’un torrent, il sut résister d’un cœur inébranlable, d’une pensée que rien ne put fléchir, et il sortit d’autant plus grand de ces épreuves que l’ennemi l’avait assailli sous des coups plus terribles et plus drus.

Entre autres exemples des épreuves qui sont attachées au bonheur, il y a ce riche dont l’Évangile vient de nous parler. Il possédait la richesse ; il n’en avait pas assez à son gré. Le bon Dieu avait d’abord laissé sa dureté de cœur impunie. Bien plus, Dieu ne cessait d’accroître sa fortune, afin de voir si, après l’avoir rassasié, il pourrait l’incliner enfin à l’altruisme et à la douceur.

Il y avait un homme riche, dit l’Évangile ; ses terres avaient beaucoup rapporté, et il se disait : que dois-je faire ? je vais abattre mes granges et j’en élèverai de plus vastes. Pourquoi donc les terres de cet homme avaient-elles autant rapporté, alors qu’il ne devait faire servir ses revenus à aucun bien ? C’est afin que parût davantage la patience d’un Dieu dont la bonté s’étend jusqu’à des hommes de cette sorte. Il fait pleuvoir sur les justes et sur les injustes, il fait lever son soleil sur les méchants et sur les bons. Mais une telle bonté de la part de Dieu appelle sur les criminels des coups bien plus terribles. Il a répandu ses pluies sur la terre que des mains avares avaient cultivée, il a donné son soleil pour faire germer les semences et pour multiplier les fruits, ajoutant ainsi à la fertilité du sol. De tels biens viennent de Dieu : la fertilité de la terre, la douceur du climat, l’abondance des semences, l’aide que procure la force des bœufs, bref tout ce qui fait la prospérité de l’agriculture. Voilà tout ce qui venait de Dieu. Et de notre homme ? Un caractère odieux, la haine des autres, Pégoïsme d’un être qui n’aime point partager ce qu’il possède. Voilà tout ce qu’il offrait en retour à son bienfaiteur, à Dieu. Il oubliait le lien naturel qui unit tous les hommes, il ne songeait pas que son devoir était de distribuer aux pauvres ce qu’il avait en excédent. Ne manque pas de faire du bien aux pauvres, dit l’Écriture, et encore: Que la bonté et la fidélité ne t’abandonnent jamais ou encore : Avec l’affamé partage ton pain. De tous ces préceptes il ne tenait aucun compte. Tous les prophètes, tous les docteurs le lui criaient, mais en vain. Ses granges craquaient, trop étroites pour contenir tout le blé qu’on y avait entassé ; mais son cœur cupide n’était pas encore comblé. Il ajoutait sans cesse de nouvelles récoltes aux anciennes ; chaque année augmentait sa fortune. Il avait fini par tomber dans un embarras inextricable. Poussé par le désir de posséder toujours davantage, il se refusait à laisser partir les vieilles récoltes, alors que la place lui manquait déjà pour recevoir les nouvelles. C’est en vain qu’il échafaudait des projets ; sa perplexité était insurmontable. - Que faire ? Qui n’aurait pitié d’un homme aussi préoccupé ? Malheureux d’avoir des terres trop fertiles, à plaindre à cause des biens dont il dispose, plus encore à cause de ceux qu’il attend. Eh ! Ce ne sont pas des revenus que sa terre lui procure, ce sont des motifs de se lamenter qui y poussent ! Elle ne lui apporte pas l’abondance des récoltes, mais des soucis, des chagrins, un terrible embarras. Il ne se plaint pas autrement que les pauvres. - Que faire ? D’où tirer ma subsistance ? Mes vêtements ? » C’est ce que l’indigence fait dire au pauvre qu’elle tourmente ; et le riche ne dit pas autre chose. Lui aussi s’afflige, lui aussi l’inquiétude le dévore. Ce qui ferait la joie des autres, désole l’avare. Ses greniers remplis ne le rendent pas heureux. Au contraire la richesse qui afflue, qui déborde de ses entrepôts, lui devient une souffrance pour peu qu’il pense qu’en jetant un regard sur les autres, il pourrait apporter un peu de bonheur aux pauvres.

Le mal dont souffre son âme ne diffère pas de celui qu’éprouvent les goinfres, plus décidés à crever de leur gloutonnerie qu’à partager avec les pauvres ce qui reste de leurs festins. Homme riche, écoute enfin celui à qui tu dois ce que tu possèdes. Souviens-toi de toi-même, rappelle-toi qui tu es, ce que tu administres, de qui tu le tiens ; demande-toi pourquoi c’est toi plutôt que beaucoup d’autres. Tu étais primitivement destiné à être le serviteur d’un Dieu bon, et tu étais placé comme un intendant au-dessus de tes compagnons de service ; ce n’est point pour ton ventre que tout cela a été ainsi réglé ! Quand tu décides ce que tu vas faire des biens qui sont entre tes mains, songe que ces biens ne t’appartiennent pas : ils t’enchantent un moment, bien vite ils s’évanouissent, et pourtant, c’est un compte très exact qui t’en sera demandé. Tu tiens toute ta fortune entassée, enfermée, bien à l’abri des portes et des verrous, sous la protection des scellés. Mais tu ne peux fermer l’œil à cause de tes soucis, tu te hâtes pour savoir quoi faire et tu ne tires de toi-même que d’insensés conseils. - Que faire ? N’était-il pas plus facile de dire : Je vais combler les indigents, j’ouvrirai mes granges, je vais inviter tous les pauvres. J’imiterai Joseph, je vais me faire comme lui le hérault de la bonté et je dirai bien haut de tout mon cœur : « Vous tous qui manquez de pain, venez à moi. De tout ce dont Dieu m’a favorisé vous aurez votre part ; comme aux fontaines publiques vous pourrez puiser chacun ce qu’il vous faut. »

Mais toi, tu n’es pas ainsi. Et pourquoi donc ? Tu envies, tu refuses cette jouissance aux hommes, tu rassembles dans ton cœur un conseil de méchants, enfin tu te préoccupes : non pas de savoir comment donner à chacun le nécessaire mais comment, toi qui as tout reçu, tu pourrais bien les priver tous d’en jouir.

Cependant ceux qui allaient lui réclamer son âme se tenaient là tout près, et lui avec son âme s’entretenait d’aliments, de choses qui se mangent ! Or, cette nuit même il était enlevé, tandis qu’il savourait encore en imagination des années de jouissances. On lui laissa le temps de faire tous ces projets, de laisser voir ses intentions ; ainsi la sentence qui allait le frapper, son choix l’avait d’avance justifiée.

Ce destin, prenez garde, qu’il ne soit le vôtre. Si son histoire a été écrite, c’est bien pour que nous évitions de lui ressembler. Hommes, imitez donc la terre : comme elle, portez du fruit ; ne soyez pas moins bon qu’elle qui, pourtant, est sans âme. Ce n’est pas pour en jouir elle-même que la terre nourrit ses fruits, c’est pour votre service. Mais vous vous possédez cet avantage que les bénéfices de votre bienfaisance, c’est finalement à vous-mêmes qu’ils reviennent ; car c’est aux bienfaiteurs que revient toujours la récompense du bien qu’ils ont fait. Vous avez donné aux pauvres ; ce que vous avez donné est de nouveau à vous, vous revient avec des intérêts. Le blé lorsqu’il tombe en terre, produit pour le semeur. De même le pain que vous donnez aux pauvres est une source de profits futurs. Alors, en achevant de cultiver la terre, ébauchez les célestes semailles : Semez, dit l’Écriture, semez pour vous-même suivant ce qui est juste. Pourquoi donc, homme riche, te tourmenter autant et faire tant d’efforts pour mettre ta richesse à l’abri derrière le mortier et les briques ? Une bonne renommée vaut mieux que de grandes richesses. Tu aimes l’argent à cause de la considération qu’il te procure. Songe combien plus grande sera ta renommée si l’on peut t’appeller le père, le protecteur de milliers d’enfants, plutôt que de garder dans tes sacs des milliers de pièces d’or. Que tu le veuilles ou non, tu devras bien un jour laisser là ton argent ; au contraire la gloire de tout le bien que tu auras fait, tu l’emporteras avec toi jusque devant le souverain maître, quand tout un peuple, se pressant pour te défendre auprès du Juge commun, t’appellera des noms qui diront que tu l’as nourri, que tu l’as assisté, que tu as été bon. On voit des gens jeter leur fortune aux lutteurs, aux comédiens, à de répugnants gladiateurs, et cela dans les théâtres, pour la gloire d’un moment, pour les acclamations bruyantes du peuple. Et toi, tu regarderais à la dépense, alors que tu peux t’élever à une gloire si grande ? C’est Dieu qui t’approuvera, ce sont les anges qui t’acclameront, ce sont tous les hommes depuis la création du monde qui célébreront ton bonheur : une gloire impérissable, une couronne de justice, le royaume des deux, tels seront les prix que tu recevras pour avoir bien assumé la gestion de ces biens périssables. Hélas ! tu te moques bien de tout cela et tu te consacres trop à ces biens présents pour ne pas dédaigner ceux que tu devrais espérer. Distribue donc sur le champ tes richesses, tu as mille manières de le faire. Mets ton ambition à dépenser pour les pauvres. Que l’on dise de toi : Il a jeté ses biens aux vents, il en a comblé les pauvres et sa justice demeure éternellement. Ne compte pas sur la détresse générale pour vendre cher, n’attends pas la disette pour ouvrir tes granges : Celui qui vend son blé au poids de l’or est maudit du peuple. N’attends pas la famine pour en faire de l’or, la misère de tous pour augmenter ta fortune personnelle. Ne trafique pas des malheurs de l’humanité, ne fais pas de la colère divine une occasion d’accroître ta richesse. N’avive pas les plaies de ceux que ces fléaux ont blessés. Mais je parle en vain : c’est du côté de l’or que tes regards se tournent ; de ton frère, tu les détournes. Tu connais bien la marque des monnaies, tu sais distinguer une pièce vraie d’une pièce fausse ; mais ton frère dans la détresse, tu l’ignores complètement. Tu jouis de la couleur de l’or, mais les plaintes dont le pauvre te poursuis, elles ne comptent point pour toi. Ah ! comment te mettre sous les yeux les souffrances du pauvre ?


Suit la prosopopée pathétique du pauvre qui, en période de disette, est obligé de vendre un de ses fils comme esclave afin d’assurer la subsistance du reste de la famille. S. Basile dit encore au riche : Les richesses affluent vers toi, c’est comme une vague que tu veux endiguer et qui brisera tout sur son passage. Laisse-la comme un grand fleuve se diviser en mille canaux qui fertiliseront , la terre, laisse tes richesses aller jusqu’aux maisons des pauvres. La terre est généreuse, sois généreux comme elle. Attire sur toi les bénédictions du ciel.


C’est en secret que tu t’entretiens avec toi-même, mais tes paroles sont examinées dans le ciel ; c’est du ciel que l’on y répond. Tu dis à ton âme : nous avons en réserve beaucoup de biens ; mange donc, bois, jouis de chaque jour. Quelle folie ! Si tu avais l’âme d’un porc, qu’aurais-tu de mieux à lui annoncer ?... Puisque tes pensées sont terrestres, puisque ton dieu c’est ton ventre, homme tout charnel, esclave de tes passions, écoute le nom qui te revient, écoute le nom, que non pas un homme, mais le Seigneur   lui-même te donne : « Insensé ! » Cette nuit même on te redemandera ton âme. Pour qui sera tout ce que tu ai mis en réserve ?


Quels commandements tu dédaignes, toi que l’avarice a rendu sourd ! Combien tu devrais être reconnaissant, heureux et fier de l’honneur qui t’est fait : ce n’est pas toi qui dois aller importuner les autres à leur porte, ce sont les autres qui se pressent à la tienne. Mais, quand ils viennent tu t’assombris, tu deviens inabordable, tu fuis les rencontres de peur de devoir lâcher un peu de ce que tu gardes si jalousement. Et tu ne connais qu’un seul mot : « Je n’ai rien, je ne vous donnerai rien, car je suis pauvre ». Pauvre, tu l’es en réalité, et pauvre de tout bien : pauvre d’amour, pauvre de bonté, pauvre de confiance en Dieu, pauvre d’espérance éternelle. Donne donc à tes frères une part au moins des vers qui grouillent dans tes stocks ! Partage avec le pauvre aujourd’hui-même ce qui demain sera pourri...


« Mais, dit-il, je ne fais tort à personne, je ne garde que ce qui m’appartient. » - Réponds-moi : qu’y a-t-il qui soit vraiment à toi ? D’où l’as-tu pris pour l’introduire dans ta vie ? Tu fais penser aux gens qui, après avoir occupé une place au théâtre, repousseraient les nouveaux arrivants, comme si ce qui est à la disposition de tous n’était réservé qu’à leur seul usage. C’est ainsi que sont les riches. Ils prennent d’avance ce qui est à tous, ils en font leurs biens personnels sous prétexte qu’ils sont les premiers occupants. Si chacun prenait seulement de quoi subvenir à ses besoins et abandonnait le superflu aux pauvres, personne ne serait riche, personne ne serait pauvre, personne ne connaîtrait la misère... Les biens présents d’où les tiens-tu ? N’aies pas l’impiété de dire que c’est du hasard, ce serait ignorer le Créateur, oublier celui qui t’a donné tout ce que tu possèdes. Si tu conviens que c’est de Dieu, alors dis-moi, pourquoi as-tu reçu ces biens ? Dieu serait-il injuste, en nous distribuant inégalement les biens qui sont nécessaires à la vie ? Pourquoi serais-tu riche, toi, quand tel autre est pauvre ? Tu es riche pour que ta charité et ta bonne gestion trouvent leur récompense ; tel autre est pauvre afin de recevoir un jour le prix de sa patience. Mais quand tu fais tout disparaître dans les insatiables replis de ta cupidité, t’imagines-tu ne faire de tort à personne alors que tu spolies tant de gens ? Qu’est-ce qu’un homme avare sinon celui à qui le nécessaire ne suffit pas ? Un voleur, sinon celui qui prive chacun des biens qui lui reviennent ? N’es-tu pas un avare, n’es-tu pas un voleur, quand tu t’appropries ce que tu n’as reçu qu’en gérance ? Dépouiller un homme de ses vêtements, c’est le propre d’un voleur. Quel autre nom mérite celui qui pourrait vêtir ceux qui sont nus et qui ne le fait pas ? Le pain que tu gardes il appartient aux pauvres, le manteau que tu serres   dans tes armoires il est à celui qui est nu; les chaussures qui pourrissent chez toi, elles sont à qui en manque, l’argent que tu caches il est à l’indigent. Tu fais donc tort à tous ceux que tu pourrais aider.


Mais S. Basile sait bien que ces discours sont vains, que le riche avare ne veut rien voir des souffrances du pauvre, et il conclut :

De quel prix te paraîtra au jour du jugement la parole du Christ : Venez, les bénis de mon Père, venez hériter du royaume qui vous a été préparé dès le commencement du monde. Car j’ai eu faim et vous m’avez donné à manger ; j’ai eu soif et vous m’avez donné à boire ; j’étais nu et vous m’avez vêtu. En revanche, quelle peur, quel tremblement, quelle sueur d’angoisse, quelle nuit pour ton âme, si tu entends la condamnation : Retirez-vous de moi, maudits, allez dans les ténèbres extérieures celles qui ont été préparées pour le diable et pour ses anges. Car j’ai eu faim et vous ne m’avez pas donné à manger ; j’ai eu soif et vous ne m’avez pas donné à boire ; j’étais nu et vous ne m’avez pas vêtu. Ici, ce n’est pas le voleur qui est accusé ; la condamnation tombe sur qui se refuse à partager.

Voilà. J’ai dit ce que je croyais utile. Vous, si vous voulez bien vous laisser convaincre, vous voyez clairement tous les biens que renferment les promesses de Dieu. Si vous refusez, vous ne pouvez pas dire que vous ignorez la menace : elle est écrite. Je prie Dieu que, formant de meilleures intentions vous ne fassiez pas l’essai d’une telle menace. Puissiez-vous au contraire tirer de vos richesses le prix de votre rachat. Alors vous parviendrez aux richesses célestes qui vous attendent, - par la grâce de Celui qui vous a tous appelés à son Royaume et qui possède la gloire et la puissance dans tous les siècles. Amen.


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