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Approches de l’Inde

SIRCAR : COUP D’ŒIL SUR LES UPANISHADS

Mahendranath Sircar

lundi 3 novembre 2008

Extrait de « Approches de l’Inde ». Trad. F.B.

Les Upanishads constituent la base de la pensée et de la spiritualité hindoues. Bien qu’elles n’aient donné naissance à aucune philosophie au sens où la pensée moderne l’entend, c’est cependant à leurs profondes expériences spirituelles que la structure de la pensée indienne doit son origine? et sa séduction. Leur sublime? simplicité et leur richesse d’inspiration leur donnent un puissant attrait. Leurs images sont souvent pleines de poésie, et de mysticisme. On? trouve dans les Upanishads des pensées fulgurantes et profondes mais cependant aucun système philosophique exprimé en termes intellectuels.

Il y a plusieurs sortes d’Upanishads et, d’après la différence de leur enseignement et de leur pensée, on peut aisément en déduire qu’elles n’ont pas été formées simultanément. Les Upanishads se flattent de contenir les expériences intuitives des grands voyants de différentes époques. Aussi ne décrivent-elles pas toutes les mêmes méthodes de réalisation. Mais cela ne doit pas nous faire supposer que les Upanishads diffèrent entre elles par des conceptions divergentes de la vérité. Le but essentiel de la vie spirituelle a toujours été le même, bien qu’on ait insisté sur la diversité des disciplines et des moyens de l’atteindre. Et il doit en être ainsi car l’accès de la vérité doit convenir à la nature? psychique de notre être et nous ne pourrons pénétrer au meilleur et au plus profond de nous-même que si nous avons la force et la patience de poursuivre notre recherche jusqu’au bout. Les Upanishads qui insistent plus que les autres textes sur l’appréhension directe de la Vérité donnent une grande importance à l’épanouissement de l’esprit?. Une lecture attentive des textes nous laisse l’impression qu’il existe une méthode de développement psychique qui permet finalement à la Vérité suprême de nous pénétrer. En fait, nous trouvons dans différents passages, des enseignements et des dissertations philosophiques sublimes dont la force ’de persuasion tient plus en ce qu’ils expriment la vérité de façon catégorique qu’ils ne l’établissent en termes logiques. Mais cette absence? de logique ne leur enlève rien de leur valeur, car l’âme humaine dans son aspiration à la vérité transcende la pensée conceptuelle. Le raisonnement lui a permis d’atteindre un certain stade, mais il se montre incapable de saisir la Réalité? ; elle ne fait que nous préparer à découvrir une autre voie pour atteindre la Vérité. L’intuition doit suivre la pensée dialectique. Yâjnavalkya a pressenti, bien avant Platon, l’importance de l’intuition. Mais l’intuition traverse des phases diverses, car elle ne provient pas toujours de la même partie de notre être. Nous pouvons distinguer les intuitions pré-réflexive et post-réflexive, sub-conceptuelle et supra-conceptuelle, sub-mentale et supra-mentale. La difficulté de systématiser les différents textes des Upanishads vient de ce que l’être manque de souplesse et ne peut répondre à des expériences psychiques nuancées. On différencie habituellement les expériences spirituelles en 1) expérience de l’Absolu? et 2) expérience de l’Unité cosmique. Mais ce sont des expériences supra-mentales et supra-conceptuelles. Elles sont, en vérité, le résultat d’intuitions philosophiques d’ordre différent. En dehors de ces intuitions de l’âme, les Upanishads mentionnent aussi des intuitions vitales et psychiques. Nous voyons donc que les Upanishads exposent différentes sortes d’upâsariâs (méditations).

Les savants orientaux et occidentaux n’ont pas tenu compte de l’épanouissement total de notre être psychique tel que le décrivent les Upanishads, ni de son importance dans la conduite de notre vie. Les Upanishads donnent à notre être une structure et une forme bien déterminées afin d’obtenir l’épanouissement psychique le plus complet. C’est pourquoi elles s’efforcent systématiquement de pénétrer les mystères de la vie physique, psychique et spirituelle. Lorsque toutes les forces de notre être seront ainsi complètement dévoilées, nous pourrons apprécier la valeur de notre nature.

La recherche spirituelle ne puise pas toujours à la même source d’inspiration car il y a dans notre être une infinité de désirs qui demandent à être satisfaits et nous ne pouvons vaincre leur influence et nous préparer à atteindre le but final que si la nature de nos forces a été complètement révélée à notre connaissance?. Celui qui aspire vraiment à la vie spirituelle doit contrôler et mesurer à fond ses forces de manière à établir l’harmonie mentale et psychique de son être avant de réaliser l’expérience spirituelle la plus belle? et la plus élevée.

Les Upanishads, en développant les intuitions, ont dévoilé les mystères de l’existence?. Elles ont émis diverses suggestions sur la nature de la Réalité suprême, depuis la matière? brute jusqu’à l’Absolu transcendant, et c’est très naturel car dans notre angoisse à connaître la vérité, il nous faut envisager clairement la valeur des différentes forces, leur nature et leur place dans notre expérience et dans l’ordre de la Réalité. C’est dans ce but que les Upanishads nous donnent une idée claire de toutes ces forces et il semble parfois qu’elles ont prévu les conclusions de l’énergétisme et du vitalisme modernes dans leur doctrine du prôna et certains aspects de l’idéalisme?, dans leur doctrine du vijriâna. Mais les Upanishads, tout en reconnaissant la valeur de ces doctrines en tant que principes psychiques et cosmiques, ne les ont pas considérées comme des vérités suprêmes. Les Upanishads éclairent vivement les intuitions vitales et mentales supérieures, mais leur valeur consiste à dépasser ces intuitions et à insister sur les intuitions et les vérités supra-mentales. En résumé, l’intérêt suprême des Upanishads se centre sur la vérité essentielle de l’être, et tous les efforts convergent pour la découvrir.

On croit à tort que les Upanishads n’insistent pas sur les aspects dynamiques de la vie. Quel que puisse être le but final de la vie spirituelle, elles considèrent avec beaucoup d’attention ses aspects dynamiques. C’est avec l’art le plus subtil qu’elles ont reconnu la valeur de toutes les expériences spirituelles ; elles ne pouvaient donc passer sous silence les expériences dynamiques.

Mais même sous cette forme d’activité? spirituelle, on a insisté sur l’identification entre le sujet qui cherche et l’objet? de son adoration. Ce sentiment d’identification est le grand secret de l’ascension et de l’épanouissement spirituels. Il comporte, dans la vision finale, non seulement le bonheur d’entrer en contact avec une force cosmique particulière, mais il se fixe le but final d’émouvoir la nature cosmique latente? chez l’homme? et de pénétrer également sa nature divine. L’accomplissement final de la Transcendance ne peut se produire immédiatement que si l’être vital, mental et psychique, se trouve dans un état de paix et d’harmonie parfaites. Il doit se libérer de toutes les obscurités, de toutes les imperfections avant d’être apte à la réalisation et à l’intuition cosmiques.

On ne peut ignorer le rôle des forces de la vie submentale dans la vie spirituelle, car dans la vie intégrale qu’exige la spiritualité, il est nécessaire? d’estimer la valeur de toutes les forces et leur rôle dans la vie et de supprimer les conflits de notre existence divisée. Du point de vue spirituel, il n’y a ni être supérieur ni être inférieur ; car ils sont au service de l’équilibre de la vie et notre myopie est due à notre ignorance?. Si nous pouvions lever les voiles de l’ignorance, nous constaterions que ces forces sont en relation directe avec les forces divines qui sont au service d’un but divin.

Les voyants des Upanishads pensaient que les forces vitales submentales devaient être divinisées avant que l’on puisse essayer de s’élever dans les plus hautes sphères de la vie spirituelle. Dans ce but, ils recommandent de- s’astreindre à une discipline suivie nommée prana-upasana. Ensuite, les autres forces sont divinisées de la même façon grâce aux disciplines nommées vijnana-upasana, mana?-upasana. Mais, pour chacune d’elles, le secret est de pénétrer profondément en soi, d’entrer en contact avec le lien qui unit les forces psychiques aux forces cosmiques et de le saisir immédiatement. Elles sont étroitement unies. C’est ce qu’enseigne la théorie de la correspondance. Cette correspondance n’est pas simplement un parallélisme, elle est plus que cela. Le parallélisme implique la séparation et la distinction sur un arrière-plan commun. Mais la théorie de la correspondance des Upanishads, implique l’unité plus que la distinction. Il n’y a pas vraiment de séparation entre l’intérieur et l’extérieur ; cette séparation est plus apparente que réelle. Cette correspondance permet de comprendre l’identité des forces de la nature et de l’homme, et mieux nous nous pénétrerons de ces forces, plus grands seront notre pouvoir, notre force, notre clairvoyance et notre sagesse. Cela nous permet d’éveiller en nous les possibilités humaines en éliminant de notre nature l’inertie et la raideur et en la rendant plus malléable.

L’effet immédiat de cette adaptation est de supprimer la distinction habituelle entre la partie supérieure et la partie inférieure de notre nature, car nous sentons que chacune de nos forces a une fonction et un caractère cosmiques. Et le contrôle des forces devient naturel lorsqu’on se débarrasse de ce qui les obscurcit ; les forces inférieures alors ne s’opposent plus aux supérieures ; elles deviennent leur moyen d’expression, car elles savent que par elles se manifestent les forces supra-mentales de la conscience? terrestre. Elles se meuvent maintenant sur des traces nouvelles et sous une inspiration plus pure.

Mais cette correspondance ne signifie pas que notre vie intérieure est libérée de ses entraves ; elle reste exposée au jeu des forces instinctives et chaotiques. C’est le risque de toute forme d’élan vital ou psychique, car ce dernier ne peut être tout à fait organisé que lorsque notre être tout entier s’épanouit pleinement. Mais heureusement notre vie biologique ou instinctive dans son ensemble n’est pas entièrement chaotique. Elle comporte des lois et de l’ordre car elle n’est jamais isolée du psychisme cosmique. La nature n’est pas complètement aveugle, il y a en elle une conscience immanente.

Mais l’organisation de notre être n’est pas l’opération la moins importante. C’est la condition nécessaire pour obtenir le plus bel épanouissement. L’équilibre interne est la base et la cause d’une illumination supérieure, et il est vraiment nécessaire pour réaliser la correspondance des forces. C’est cette compréhension psychique qui seule peut nous donner une grande largeur de vues, une belle souplesse de mouvements et la dilatation de notre être. Cet épanouissement psychique est nécessaire, car non seulement il emporte notre conviction mais il nous permet de nous libérer des limites de notre nature. La correspondance de l’adhyatma, de l’adhibhuta et de l’adhidaiva (ils se rapportent respectivement au corps, aux éléments et aux dieux) ne présente pas seulement une unité d’importance philosophique pour celui qui aspire aux joies spirituelles. Elle montre l’unité de la nature psychique et cosmique qui facilite notre adaptation et élargit notre vision et notre être.

C’est pourquoi les Upanishads ont attaché tant d’importance à l’upasana, car il indique l’attitude que nous devons avoir pour entrer en contact avec les forces rayonnantes qui sont partout à l’œuvre. L’upasana non seulement élève nos sentiments?, mais dilate notre être. On ignore le plus souvent ce dernier effet. La dévotion nous communique un sentiment très agréable, ainsi qu’un radieux épanouissement de l’âme. Les Upanishads, en insistant sur le changement fondamental de notre être, nous indiquent les fondements mêmes du mysticisme, car cette transformation radicale de notre être est nécessaire pour que nous puissions jouir de la pureté de nos sentiments. C’est pourquoi, elles insistent plus, dans l’upasana, sur l’attitude cognitive que sur l’attitude affective. L’attitude affective freine la compréhension et la conversion radicale de notre être. L’effervescence de notre cœur nous donne, sans doute de délicieuses extases mais détruit le silence nécessaire à notre être pour atteindre à une compréhension plus profonde.

Cette attitude cognitive nous permet de répartir nos forces correctement et de traverser avec succès les différents plans de l’être, en reconnaissant leur vraie nature et leur rôle exact, leur caractère psychique et cosmique. Et c’est tout à fait nécessaire, car la connaissance exacte peut nous libérer de tout attachement aux forces et à leur action? dans la vie, et elle rend l’ascension suprême facile et merveilleuse.

Cet épanouissement de l’être devient possible lorsque l’objet sur lequel porte notre méditation est conçu sous l’aspect de l’éternité. Car, celui qui est sensible à l’intensité de l’immanence et à l’immensité de l’existence peut seul avoir réellement une grande largeur de vues qui le conduit graduellement aux-beautés de l’inexprimable. Les Upanishads proposent des symboles qui s’appliquent à différents aspects de l’éternité et qui par leur pouvoir dynamique conduisent finalement à un épanouissement et à une expérience spirituels magnifiques.

Ces symboles sont des centres de forces psychiques et leur valeur consiste à nous rendre sensibles aux vibrations psychiques. Et si leur importance n’a pas été reconnue c’est seulement parce qu’on n’a presque pas tenu compte de l’épanouissement psychique. Mais avant de pouvoir arriver à une transcendance plus belle encore, il faut accorder beaucoup d’importance et de signification à l’épanouissement psychique. Il dévoile les courants rayonnants de la vie qui se manifestent à travers les vibrations cosmiques qui affectent notre être et le rendent sensible à une vie plus belle et plus épanouie. Il permet une intuition plus large. Il fait naître un dynamisme plus grand et parfois idéalise l’expérience et l’existence, assouplit la rigidité de la vie et écarte les obstacles intérieurs de la nature. Il nous convainc de l’immanence de l’esprit. Et cet accomplissement s’étend à la palpitation de la vie cosmique, pénètre le mobile et l’immuable, les existences personnelles et impersonnelles.

L’élévation de l’âme, par épanouissement psychique à travers les plans intermédiaires de l’existence, est la conséquence invariable de l’upasana qui nous rend conscients des plus belles valeurs de l’existence. L’intuition psychique approfondit le sentiment qui se transforme graduellement en sagesse suprême et établit en nous une harmonie qui nous révèle les rythmes de la vie cosmique. C’est vraiment une expérience exaltée, car elle révèle l’harmonie, la beauté et la dignité de la vie et les Upanishads insistent sur l’approfondissement de la conscience grâce auquel les beautés et les grandeurs immanentes ne seront pas perdues pour nous. Ce monde? immense s’étend à l’existence causale et subtile. Aussi les Upanishads ont-elles établi une distinction entre les accomplissements des divinités de la Nature, ceux d’Hiranyagarbha et ceux d’Isvara. Tel est l’ordre de succession des expériences spirituelles des puissances immanentes et de l’unité immanente. Mais ces expériences et cette connaissance, si magnifiquement rayonnantes et mystiques qu’elles soient, témoignent seulement du dynamisme merveilleux de la vie circulant à travers les divers échelons de l’existence. Certains de ces symboles, tel Om, révèlent les existences diverses en nous rendant sensibles aux vibrations cosmiques. Mais l’épanouissement de la vie spirituelle ne s’arrête pas là.

Car ces réalisations sont des événements spirituels qui se produisent dans le temps ; elles témoignent seulement de l’élargissement de la conscience, ce qui constitue une expérience très agréable, mais la conscience n’est pas libérée du sentiment de la durée. La vie spirituelle indique comment on peut transcender le temps, car elle est, par essence, le mouvement qui, dans la conscience, transcende le temps. Elle devient alors une expérience unique.

La vie et le temps sont éternellement associés et de là vient la difficulté de comprendre l’expérience qui permet de dépasser le temps... Les Upanishads insistent sur le fait que l’expérience spirituelle qui transcende le temps est la plus féconde de toutes, car elle offre une expérience qui est unique et totalement différente des expériences psychiques de la vie, de l’amour ou de la beauté. Mais la vie a ses racines dans la vérité et l’épanouissement psychique ne peut être complet que si la conscience se dilate au point d’embrasser la réalité totale. Dans les Upanishads, la recherche a été essentiellement orientée en vue d’atteindre la transcendance au delà de toutes les vérités et valeurs relatives. Cette transcendance est une réalisation supra-conceptuelle et est par conséquent unique. Car elle dépasse les vérités mentales et vitales et même l’aspiration suprême à l’unité intellectuelle et spirituelle.

Ici, il est nécessaire de renoncer non seulement à toutes les vérités relatives et à tout idéal créateur, mais aussi aux valeurs et aux vérités immanentes et spirituelles car elles sont vraies du point de vue de la conscience personnelle mais non dans l’Absolu. La conscience de l’Absolu est une expérience unique puisqu’elle implique la liberté de la conscience à l’égard de la polarité de la connaissance et de tous les changements psychiques. Elle suppose l’immersion? de la conscience personnelle dans le plan de l’Absolu et la perte définitive de la signification et de l’importance de la personnalité. C’est plus exactement le réveil au sein de la conscience transcendante au moment où le fini et l’infini disparaissent en fusionnant. C’est en ce sens que l’expérience est unique et ne doit s’identifier avec aucune sorte? d’expérience où la personnalité joue un rôle. C’est une expérience supra-personnelle, supra-conceptuelle et supra-temporelle.

Tattvamasi? (Tu es Cela) ne suggère pas la synthèse du fini et de l’infini qui est une expérience personnelle et peut à la rigueur montrer une certaine analogie? avec le saguna (état du Brahma qualifié). Il permet sans doute l’épanouissement de la conscience spirituelle qui fait naître une expérience délicieuse, une connaissance raffinée, un sentiment pur et une vision synthétique de la réalité ; mais cette expérience ne permet pas de réaliser la Vérité transcendante. Pour atteindre les cimes transcendantes de l’être, il faut emprunter des voies différentes de celles de la conscience cosmique. L’expérience de la conscience cosmique est supra-logique ou alogique, mais cette expérience n’est qu’une libération des limites du fini et le passage dans l’immensité de l’infini, au delà de l’espace et du temps, mais pas nécessairement dans l’absolu.

On atteint ainsi l’Un qui comprend et embrasse le multiple, expérience au cours de laquelle l’Un est senti et réalisé à l’extrême limite? de l’existence. Mais l’expérience de la transcendance est autre chose?. Ce n’est pas l’expérience d’une conscience dilatée. Ce n’est pas l’expérience de la conscience plongée dans une existence d’amour et de beauté. C’est la conscience isolée de tout sentiment psychique, de tout épanouissement, de toute vision et intuition psychiques. Elle consiste à atteindre le pivot, le point central de la conscience.

Il faut, naturellement, la distinguer de la conscience religieuse ordinaire et même de l’exaltation mystique. Elle n’est pas de même nature que l’expérience spirituelle normale. Une telle expérience inspire tout notre être et transforme notre nature tout entière, elle ajoute de la grâce à la sainteté, un charme divin à là beauté, l’expérience divine à la connaissance. Une telle expérience implique que le mouvement raffiné du dynamisme psychique se trouve sous l’inspiration et le pouvoir divins. Mais ces expériences de l’esprit, si sublimes soient-elles, n’ont pas la valeur spirituelle de la transcendance qui nous donne le désir de nous libérer de la conscience et de l’expérience personnelles.

Les Upanishads insistent beaucoup sur cette expérience parce qu’elle libère l’âme de la solidité dynamique et de la contrainte d’une concentration. L’idée de samsara ou du cycle de l’existence a sa source dans le sentiment d’une fausse individualité et, même dans l’aspiration dynamique de l’âme, il ne peut y avoir de rayonnement total à partir de cette expérience. Une fois de plus, nous constatons que les Upanishads n’insistent pas tellement sur le rayonnement que sur une vie plus pleine et plus complète.

Et c’est pour cette .raison qu’il y a place dans les Upanishads pour une divinité dynamique, le Dieu des attributs, qui permet l’expérience de l’immensité de l’être, de la richesse de la vie, des splendeurs de l’harmonie et qui révèle les secrets de l’unité’ idéale cachée sous le bloc solide mais apparemment divisé de la vie. La réalisation de cette unité a une importance métaphysique et spirituelle. Du point de vue métaphysique, elle permet d’unir le monde de la cause et le monde de l’effet, le monde du possible et le monde de l’acte ; du point de vue spirituel, elle révèle la dignité immanente de la vie et de la félicité. Et si l’on n’a pas beaucoup insisté sur ces points, c’est seulement parce que le but suprême constitue une promesse si exceptionnelle et un état si élevé que les sommets de la vie immanente en sont complètement assombris et éclipsés. La réalisation métaphysique et spirituelle de Dieu dans la nature et dans l’âme a de l’importance car elle écarte l’idée d’une existence séparée de la pensée et révèle l’immense communauté des esprits. Mais les Upanishads ne pouvaient limiter nos aspirations intellectuelles et spirituelles à ce stade. Du point de vue intellectuel, la connaissance d’un même principe immanent à toutes choses et à toute existence prépare les voies à une intuition intellectuelle supérieure de l’existence absolue. La transition est très facile et l’aspiration à cette transition très logique. Elle est facile parce que l’identité fondamentale de l’être en toute existence plaide en faveur de l’identité intégrale et l’appréhension intellectuelle s’élève de l’unité synthétique à l’identité transcendantale ; elle est logique parce que l’esprit humain dans sa quête de la réalité ne peut se satisfaire d’une conception mal? définie et aucune idée ne peut être mieux définie que l’idée d’Absolu qui synthétise toutes les expériences et, en même temps, les transcende.

Les rapports du temps et de la réalité constituent un thème intéressant. Les Upanishads situent le milieu Espace-Temps dans l’Absolu, mais l’Absolu transcende l’Espace et le Temps. Tant que la connaissance humaine se limite aux relations de l’espace et du temps, elle ne peut transcender le monde des vérités relatives. Le but final de notre aventure métaphysique et spirituelle est atteint lorsque nous pouvons transcender notre expérience au delà de l’espace et du temps. Nous parvenons à la connaissance suprême lorsque nous avons transcendé la vision synthétique et que nous avons atteint les dernières limites de l’intuition, par delà l’espace et le temps.

Cette intuition nous communique une connaissance nouvelle que la raison est incapable de nous donner. Les expériences et connaissances antérieures sont complètement transformées et nous sommes libérés de toute connaissance et de toute expérience égocentriques. Le moi?, alors, se sépare de son centre borné, pénètre l’existence tout entière et, finalement, la transcende. En d’autres termes, son existence s’accomplit clairement en dehors de la relation espace-temps. Et notre connaissance est délivrée des mouvements de l’expérience et de la vie.

Cette expérience a pour effet de libérer la vie de ses contraintes habituelles. Elle la rend supra-morale. La duplicité, les contradictions morales sont possibles dans la vie divisée mais pas dans l’existence intégrale. Lorsque la conscience d’une telle existence a été directe, elle cesse d’avoir un effet sur la vie. Elle la libère des limites naturelles à une existence qui n’a pas été illuminée et lui permet de se mouvoir sur un plan cosmique, et de s’y adapter. La discipline morale est nécessaire pour obtenir l’illumination mais l’âme illuminée est transportée au delà des contradictions de la vie et de l’expérience normales. Elle se trouve élevée à un degré d’existence où elle échappe aux contradictions. Et les énergies et puissances cosmiques sont délivrées par l’intuition cosmique.

L’intelligence devient illimitée et la volonté devient efficace sur le plan cosmique. La première voit sur le plan cosmique, la seconde agit sur le plan cosmique. Et l’âme libérée devient le centre de la connaissance et du pouvoir. Puisque la volonté ne peut agir que dans l’ordre de la manifestation, ce mouvement n’est pas réel, il n’est qu’apparent. L’âme émancipée est fixée dans son être délivré.

Elle peut exercer sa puissance grâce aux forces qui l’entourent en vue de toute fin cosmique. Et lorsque est venu l’instant du saut final dans les profondeurs de l’être, après l’épuisement du karma commencé antérieurement, elle atteint le silence total qui est son être et son essence. Et le voile tombe pour toujours.

La libération d’une âme particulière n’implique pas la libération de toutes les âmes. Mais la libération d’une seule âme a un effet collectif aussi bien qu’individuel. Du point de vue psychique, la différence entre l’individu et la race n’est pas si aigüe et quand l’individu obtient sa libération, cette libération a une influence sur la vie de la race. Elle insuffle à la race le désir d’atteindre le but. Et elle facilite ainsi l’évolution et la rédemption de l’humanité tout entière. Du point de vue philosophique, la question est épineuse, car elle dépend des relations entre le moi individuel et, le moi collectif, mais du point de vue spirituel, la libération est importante pour autant qu’elle infuse à l’humanité une vie et des aspirations nouvelles et la remplit de l’énergie psychique neuve qui est libérée lorsque l’âme est illuminée. Elle influe sur toutes les existences car elle apporte la joie? de la victoire, et ce message de victoire a des répercussions sur tous les échelons de la vie.

Les savants occidentaux ont montré que l’idéal que les Upanishads se font du sage est plutôt celui d’un autocrate, d’un homme puissant. Cet idéal est un idéal de force. Mais ils font erreur. Sans doute, nous lisons dans les textes que la nature livre ses secrets au sage qui peut à volonté pénétrer dans les divers royaumes de l’existence. Et naturellement, l’idéal de jivanmukti (la Libération dans la vie) ne peut être atteint que si l’homme a eu accès à la transcendance grâce au meilleur épanouissement psychique. L’âme libérée se transforme en temps voulu en un être psychique transparent qui découvre tous les aspects de l’existence et qui naturellement a la connaissance directe de toutes les forces. Aussi cette connaissance plus profonde donne des pouvoirs plus grands ; mais le pouvoir n’est pas la fin poursuivie. Il accompagne naturellement la connaissance. Le sage est indifférent aux valeurs des vérités relatives, qu’elles soient intellectuelles, morales ou religieuses. Ce sont des à-côté qui le touchent lorsqu’il pénètre dans les plus profonds replis de son être. Et puisqu’il est délivré de toutes les limites de l’être, et de la nature, on s’attend à ce qu’il soit puissant. La difficulté de comprendre cette position vient de notre incapacité à évaluer exactement l’élévation de l’existence libérée, et de l’habitude que nous avons de nous accrocher à nos façons de vivre et de penser habituelles et humaines. L’attrait trop humain de la religion nous rend réservés à l’égard du pouvoir, mais en réalité le pouvoir est aussi divin que la connaissance ; la seule différence tient en ce qu’il est rarement utilisé dans la transfiguration cosmique. On a identifié à tort l’attitude religieuse avec l’amour ou la sympathie purs. Elle doit comprendre les aspirations les plus larges et les plus profondes de la vie, de la sagesse et du pouvoir. Elle constitue la force centrale et puissante de notre être.

Dans plusieurs Upanishads (surtout dans les textes les plus récents) on fait allusion à la discipline et aux purifications du Yoga. Elles sont nécessaires pour rendre notre être sensible aux courants suprêmes de l’âme et pour mettre en lumière? les plus belles forces qui nous révèlent le mouvement supra-conscient de la vie. Le Yoga est l’art d’épanouir les parties inconscientes de notre être et de nous mettre directement en contact avec la conscience cosmique et même parfois de nous donner une émotion profonde. Les Upanishads tiennent compte de cette façon d’atteindre la vérité ; mais elles ne s’opposent pas à son but final pourvu que l’esprit de vraie recherche ne se perde pas dans la conquête des pouvoirs que le Yoga révèle. Le Yoga rend nos forces plus fermes, plus harmonieuses et, naturellement aussi, notre compréhension plus vaste et notre puissance plus grande. Mais nous ne pouvons atteindre ce but sans que notre conscience se concentre avec intensité. C’est ainsi seulement que nous pourrons atteindre le silence de la transcendance, en négligeant le pouvoir transcendant. En général, les Upanishads considèrent le Yoga comme la discipline préliminaire à la concentration et à l’éclaircissement de l’esprit. Mais il révèle bientôt les aspirations psychiques à l’enrichissement de la vie, et à moins que l’âme qui cherche sache choisir entre les valeurs de la conscience et celles du pouvoir, elle se laissera peut-être entraîner par ce dernier. Mais une vigilance constante et une attention rigoureuse à l’égard de la vérité absolue peut préserver le chercheur et le sauver de la domination des pouvoirs. La connaissance est l’ancre la plus sûre pour nous sauver du labyrinthe des pouvoirs.


Voir en ligne : UPANISHADS