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Idées. Introduction à la philosophie

Alain (Idées:C4) – Que serait le monde sans les idées ?

IV Les idées

sábado 29 de novembro de 2008, por Cardoso de Castro

      

La doctrine de Platon   portait plus d’avenir qu’aucune autre ; et sans doute est-il plus facile aujourd’hui d’entendre Platon qu’il ne le fut jamais. La for­mule, qui nous est maintenant familière, donne à l’idée une sorte de corps délivré de ressemblance, et qui laisse mieux deviner l’idée que ne fait la figure géom  étrique, visage ambigu. Mais, d’un autre côté, la figure géométrique nous est une épreuve plus sévère, et que peu surmontent, car il est plus agréable de voir la géométrie que de l’entendre. Et toutes les difficultés, ou plutôt les facilités, que l’on trouve à Descartes   et à Spinoza  , résultent de ce que l’on n’a pas bien surmonté l’épreuve propre au géomètre. Or, là-dessus, au sixième livre de La République, Platon a dit ce qu’il faut dire, et mieux que personne. La figure géométrique n’est qu’un reflet, une image de l’idée. L’œil la perçoit, et de cette perception l’esprit   reçoit un certain secours, comme de police, par rapport à la partie épaisse et violente de notre nature. Mais, en même temps qu’il perçoit l’image, le géomètre fait continuellement attention à ceci, que l’image n’est point l’idée. Dont témoignent les démonstrations elles-mêmes, qui sont, comme Spinoza dira, justement les yeux de l’âme, par lesquels elle connaît ces choses. Aussi les démonstrations vont-elles bien au-delà de la figure, saisissant dans le triangle cette relation indivisible   des angles, qui est au-dessus de leurs valeurs, et qui explique d’avance, en leur totalité, une variété illimitée de valeurs et de figures. Mais la démonstration signifie exac­tement ceci, qu’il est vain d’espérer de voir l’idée, et qu’il faut l’entendre.

On tâtonnera longtemps, et sans doute vainement, à la recherche d’une intuition   intellectuelle. Cette métaphore, tirée de la vue, porte avec elle non pas certes des couleurs et des formes, mais la notion d’un objet qui subsiste et qui s’offre. Au lieu que l’entendre ne nous instruit que par un mouvement et un progrès. Ce n’est pas alors un objet que la pensée découvre, mais c’est plutôt elle-même qu’elle découvre, en un passage, en une suite de passages, en une délivrance, en une succession de moments dépassés. Et il se peut bien que ce mouvement de pensée soit le tout de l’idée, et qu’il n’y ait point du tout d’objet intellectuel, ou, si l’on veut, d’existence, de donnée, qui mérite le nom d’idée. Et quand on dit, en bon disciple de Kant  , que la dialectique ne fera jamais exister un objet, peut-être marque-t-on fort bien, et selon la doctrine plato­nicienne, la distinction de l’idée et de l’objet Et c’est ce que le triangle et le nombre devraient nous apprendre ; mais l’idole chérie c’est l’idée existant, et saisie comme par les yeux. L’idée, ainsi que Platon l’a dit et redit, est saisie seulement par une suite de discours, qui est dialectique ; dialectique, c’est enchaînement de propositions. La dialectique géométrique est seulement incomplète, par l’hypothèse, fille de nature, que nous propose quelque hasard du monde. De la même manière, on ferait comprendre que le nombre cinq   n’est lui aussi, qu’un reflet de l’idée, en cinq osselets, en cinq bœufs, en cinq points. Maintenant, cette idée est-elle cinq ? L’idée de deux est-elle deux ? Mais n’est-elle point plutôt commune à tout ce qui est pair ? Mieux, n’y a-t-il pas une loi des nombres qui est l’idée de tout nombre ? Il est vrai qu’ici nous n’allons pas loin, puisque la suite des nombres premiers, après tant de recherches, est encore un simple fait pour presque tous, et peut-être pour tous. On voit cette suite, on ne l’entend point. Toutefois qui oserait soutenir que nul ne l’entendra jamais, qu’on ne peut l’entendre ? Platon est unique par ce mouvement au-delà du visible, même sans moyen et sans objet. Platon était loin de savoir ce que savent nos docteurs. Toujours est-il qu’Aristote   nous rapporte de lui qu’il considérait les nombres comme des intermédiaires entre les choses et les idées. Platon avait donc l’expérience de cette réflexion intrépide, qui toujours dépasse, qui toujours dépose l’objet, même abstrait, de ce rang d’idée auquel il prétend toujours, par notre nature mêlée de terre. Et puisque ce retour à l’opinion vraie, cette descente, cette chute d’entendre à voir, est notre lot, l’autre mouvement, si difficile qu’il soit, et souvent sans moyens, comme je disais pour les nombres, est pourtant le mouvement vrai. Comme disait un mathématicien . « Nous jetons du lest ; nous ne pouvons pourtant pas nous jeter nous-mêmes. » En ce mouvement tient peut-être toute la doctrine de l’idée. Platon, en ses Dialogues, a divinement trouvé ce qu’il nous faut, par cette admirable insuffisance que ses mythes nous jettent au visage.

Si l’on demande maintenant quel est l’ordre vrai, non pas dans ces reflets qui sont les notions mathématiques, mais dans les idées impalpables, invi­sibles, sans corps, inaccessibles à presque tous et peut-être à tous, on deman­de, il me semble, plus que ce que l’homme peut tenter. Il se peut bien que, dans ses leçons orales, un Platon pythagorisant se soit risqué à quelque système de dialectique par l’un et le deux. Dont Aristote a pris de l’humeur ; mais convenons pourtant que l’humeur d’Aristote devant la doctrine platoni­cienne est quelque chose d’inexpliquable ; cas la présence de l’homme, le ton, le geste devaient obtenir indulgence pour les plus hardies anticipations. En revanche, comme Platon lui-même nous en a avertis, les œuvres écrites sont trop solides, trop objet, trop abandonnées ; il y faut mieux mesurer ce que l’on sait, ce que l’on suppose, ce que l’on voudrait ; il y faut fixer, si cela est possible, quelque chose de ce discours parlé, changeant, fluide, et qui va tou­jours se corrigeant et se dévorant lui-même. Et, parce que Platon a rassemblé en ses écrits justement ce qu’il faut d’espérance, de foi, de doute, pour élever nos faibles pensées, on l’a surnommé le divin, et bien nommé. Mais que dire enfin, d’après ses œuvres, de ce système d’idées qu’il esquissait, qu’il entrevoyait, qu’il soupçonnait ?

Mettant au sommet l’un et le deux, d’après le témoignage d’Aristote, il faudrait y joindre l’être et le non-être, le fini et l’indéfini, le repos et le mouve­ment. Ce sont, comme on l’a compris, des relations et des corrélations, les plus abstraites qui soient, et qui, par la distance même où elles se trouvent de ces relations que nous pensons dans les choses particulières, comme l’éclipse ou la course des planètes, sont pour nous rappeler une étendue d’idées entre la source pure et le lieu des applications. Sans doute les sévères analyses du Sophiste, qui est comme une réflexion sur le Parménide  , ont pour fin de nous séparer à jamais de cette opinion que les idées sont des êtres. Toujours est-il qu’une déduction à proprement parler, qu’une suite vraie de ces formes abstrai­tes, manque tout à fait dans le Sophiste, et aussi bien dans le Philèbe, où elles se montrent selon un autre ordre, et enfin ne se trouve dans aucun autre dialogue. Quant à une vue directe sur l’application de ces idées à l’expérience, et sur ce que pourrait être l’expérience sans elles, je vois surtout à remarquer, avec l’analyse mouvante du Philèbe, un passage du Politique, presque perdu, mais sans doute à dessein, dans ce dialogue énigmatique, où, encore plus que dans le Sophiste, il semble que Platon veuille définir le personnage extérieur par les moyens extérieurs, ce qui égarerait tout à fait sur les vrais moyens de fixer l’expérience en nos pensées. Je dois   dire ici en passant ce que j’ai fini par croire de ces deux dialogues désespérants, c’est que ce sophiste et ce politique représentent deux degrés de l’opinion, et déterminés par les deux degrés de l’opinion, le premier, homme d’apparence, et le second, homme d’expérience. Mais voici un meilleur objet ; voici la nature toute seule, sans le pli de coutume. Voici l’aigu et le grave courant à travers les sons, comme courent en d’autres expériences le chaud et le froid, le rapide et le lent, le grand et le petit, chacun retrouvant partout son contraire à côté de lui, et son contraire en lui-même. Ici, et aussi loin que possible des formes incorruptibles, ici, dans cette partie de l’expérience qui est le plus expérience, c’est encore l’idée qui porte le monde. Car la diversité sensible   prend aussitôt la forme du deux, ou comme on dit, de la dyade, et aussitôt ce deux s’enfuit d’une fuite qui n’est plus Héraclitéenne, mais qui est mieux, puisqu’elle fait comparaître tout l’univers des degrés, et toute la qualité possible dans une qualité. Ici l’idée même du changement, fixé par son contraire, la mesure. Héraclite   gardait la raison droite comme témoin du changement, mais hors du changement. Cet esprit défait ; il ne fait rien. Platon nous laisse ici entrevoir les formes de l’esprit dans le tissu même de l’expérience, et créant à proprement parler l’apparence du monde, selon la belle parole d’Anaxagore citée dans le Phédon : « Au commencement tout était ensemble ; mais vint l’esprit, qui mit tout en ordre. »

Bref, que serait le monde sans les idées ? Non seulement il ne serait pas compris ; mais c’est trop peu dire ; il ne serait rien ; il n’apparaîtrait même pas. En ce flux indéfini, c’est le fini qui fait paraître la chose. Et observez comment c’est Héraclite lui-même qui se change en Platon, comme Zénon   aussi, qui niait le mouvement ; mais c’est peut-être ici le seul cas où, selon le courage socratique, l’adversaire a été pensé d’après la bonne foi. En ce tableau sommaire des formes les plus abstraites se trouve le mouvement au niveau du repos. Il a fallu Héraclite et Zénon ensemble en Platon pour surprendre l’idée dans le spectacle même, et l’immobile dans le mouvement. Car il est assez clair, par cette double négation, que le mouvement n’est point dans les choses ; mais plutôt le mouvement c’est le changement pensé d’après le même, et par la mesure. En disant seulement, et en passant, que le mouvement est une idée, Platon dit beaucoup ; car il est vrai que nous pensons le mouvement comme un tout, et comme un modèle du changement, que le changement ne nous dicte point ; un modèle selon l’esprit, non selon la chose. Il suffit à Platon de nous avertir ; il n’entre point dans ses fins de nous donner le savoir, car, frappant ainsi sur notre cuirasse mortelle, il vise un autre salut plus précieux que le pouvoir, et plus précieux que le savoir. Le fait est que nous ne voyons point d’abord l’idée dans la chose, quoique l’idée y soit ; et la connaissance par les sens n’est point la connaissance vraie. Si les idées forment la trame même de l’expérience, comment se peut-il faire que l’homme ignore si aisément cela ? Les idées ne sont pas loin ; elles ne sont pas ailleurs ; elles sont devant nous. Il n’y a pas une qualité, le rouge, le chaud, le lent, qui ne soit pensée la même, quoiqu’elle ne le soit point. Il n’y a pas de qualité qui ne soit pensée par une autre, par l’autre. Il n’y a point de contraire qui ne soit pensé par son contraire. Le nombre n’est point dans les choses ; la grandeur n’est point dans les choses ; le mouvement n’est point dans les choses ; bien mieux la qualité elle-même n’est point dans les choses. Mais cela ne signifie point que quelques-uns voient seulement les choses, et que d’autres connaissent aussi les idées, car les choses, sans les idées, sont aussi impossibles sur les ombres dans les choses dont elles sont les ombres. L’inhérence, certes, est surmontée ; l’idée du grand et du petit n’est ni dans Socrate   ni dans Théétète quand je juge que l’un est plus grand que l’autre ; et l’idée de mouvement n’est ni dans le mobile, ni dans le témoin immobile par rapport auquel le mobile se meut. Toutefois ce monde Héraclitéen, où il n’y a que changement pur et simple sans aucun mouvement, où la chose n’est ni grande ni petite, ni chaude ni froide, nul ne l’a jamais vu. L’apparence n’apparaît que par les idées. Seulement ces idées sont comme perdues, méconnaissables dans l’apparence sensible. En vain nous ouvrons de grands yeux. Le fait est que nous pensons, et que nous n’en savons rien. Il faut un long détour avant que nous puissions penser explicitement l’idée dans la chose, et, par exemple, ce qui importe le plus, l’idée de l’homme dans l’homme. Et peut-être, j’y insiste de nouveau après tant d’analyses concordantes, qui frappent toujours là, peut-être toute l’erreur consiste-t-elle à croire que le modèle de l’homme ressemble à l’homme. La doctrine de la justice, telle qu’on la trouvera dans La République, est inintelli­gible tant que l’on cherche la justice hors de tel homme, et comme dans un autre homme plus parfait que lui. Car à chacun sa justice, mais justice pourtant universelle. Il y a donc un secret, encore bien caché aujourd’hui même à ceux qui l’ont surpris. Platon a bien des disciples, mais il est neuf. Il est périlleux, il est presque inconnu, et cela fuit celui même qui le sait, d’enseigner selon Platon. C’est que Platon n’a pas livré son secret, mais plutôt une autre énigme, la plus belle au monde ; et nous y voilà.


Ver online : Alain (Émile Chartier)